À ceux qui nous ont offensés, un film d’Adam Smith : Critique

Alors qu’Hollywood lui tend les bras, le très convoité Michael Fassbender n’en oublie pas pour autant la Grande-Bretagne, où il prend le temps de tourner de petits films indés entre deux blockbusters. À la croisée des chemins entre Fish Tank et Snatch, À ceux qui nous ont offensés s’inscrit dans la catégorie des films sociaux « coup de poing », mais ne convainc pas totalement.

Synopsis : Chad Cutler, voyou des rues, vit dans un campement de caravanes avec sa femme, ses deux enfants et d’autres membres de sa communauté, dirigée d’une main de fer par son illettré de père, Colby, qui exerce une emprise destructrice sur les siens. En pleine crise existentielle, Chad cherche à s’affranchir du joug paternel pour offrir un avenir meilleur à ses enfants, mais y parviendra-t-il ?

À ceux qui nous ont offensés est un film ambitieux qui aborde des thèmes forts, notamment à travers la relation de dominant/dominé très ambiguë qu’entretiennent Chad Cutler (Michael Fassbender) et son père Colby (Brendan Gleeson). Le patriarche, sorte de Parrain au pays des manouches, est un monstre illettré et grossier, qui pousse ses proches au crime : il a déjà envoyé l’un de ses fils derrière les barreaux et fourvoie les autres, y compris les plus jeunes qu’il dissuade d’aller à l’école en leur bourrant le crâne d’inepties. Il s’impose donc comme une figure autoritaire et effrayante, tant sur le plan familial (il incarne l’autorité paternelle) que hiérarchique (c’est le chef du gang, les autres lui doivent le respect). C’est justement sur cette dualité que repose l’arc dramatique majeur du long-métrage : Chad est un membre du clan avant d’être un fils, il doit donc obéissance à Colby, malgré leurs liens du sang. Une offense à son autorité serait perçue comme un acte de guerre qui pourrait avoir de lourdes conséquences… Ce conflit latent, qui aurait pu être un axe intéressant et une source de tension efficace, est mal exploité, ce qui fait perdre de sa valeur au propos. On comprend bien évidemment que le héros se trouve sans cesse tiraillé entre sa communauté, l’allégeance qu’il doit à son style de vie ; et son désir d’un futur meilleur, sa volonté de mettre sa famille à l’abri. Ni totalement fils, ni totalement père, le personnage est en plein doute, prisonnier d’une situation dont il ne parvient pas à s’extraire. Malgré tout, le résultat est paresseux : c’est au spectateur d’en verbaliser les enjeux, mais le réalisateur peine à les faire transparaître à l’écran. Le face-à-face Gleeson/Fassbender fait toujours plaisir à voir mais n’est pas aussi explosif qu’il aurait dû l’être ; la relation de couple de Chad et son rapport à ses enfants n’est pas non plus très bien exposée : rien n’est approfondi, on reste trop en surface, dans une description de faits, mais on ne gratte pas suffisamment.

Dommage également d’observer qu’À ceux qui nous ont offensés, qui s’inscrit dans la veine de Mange tes Morts, Les Ardennes, Snatch ou encore Fish Tank, est un film social coup de poing et brut de décoffrage qui emprunte à la fois à du Loach et à du Ritchie pour finalement ressembler à un documentaire sociologique un poil cliché sur les communautés des gens du voyage au Royaume-Uni. Entre un attardé qui joue avec des poulets en plein milieu des ordures (Sean Harris, amusant mais inutile), les enfants élevés comme des animaux, les chiens qui se font tuer sauvagement pour un rien, le décor qui s’apparente à un bidonville à ciel-ouvert, les accents incompréhensibles, les combats de boxe clandestins et les braquages à la petite semaine auxquels se livrent les hommes du clan, on est face à une galerie de protagonistes pittoresques mais caricaturaux : tous manquent cruellement de subtilité. Par ailleurs, par pur souci de crédibilité et de vraisemblance, on peut trouver étrange que Fassbender incarne un illettré n’ayant jamais mis les pieds à l’école : sa diction est trop nette, son allure est trop « distinguée » pour convaincre. Son statut de superstar n’y est sans doute pas pour rien dans le décalage dissonant qui s’opère entre la persona et le personnage. Peut-être aurait-il fallu prendre un autre comédien, d’autant que la majorité de la promotion table sur sa présence au casting, ce qui est problématique. Mais, s’il est difficile d’oublier Fassbender derrière Chad, notons tout de même que la vedette a su s’effacer malgré tout pour servir l’intrigue avec humilité : reste donc une impression personnelle.

En dépit de sa faiblesse scénaristique (beaucoup de pistes sont amorcées sans qu’on revienne dessus ensuite et l’intrigue comporte pas mal de « plot holes »), À ceux qui nous ont offensés reste une jolie tentative cinématographique qui ne perd jamais son objectif de vue : placer l’humain au cœur de son récit, même si c’est maladroit et mal dosé. On verse parfois dans l’excès et l’accumulation de lieux communs, certes, mais ce n’est sans doute pas volontaire de la part d’Adam Smith. La famille, le clan, les rivalités, les doutes et les errances de chacun occupent une place fondamentale dans l’histoire, ce qui génère de l’empathie malgré tout. On sent que la démarche du réalisateur est honnête, bienveillante. De plus, le film reste un bon divertissement qui reprend les codes du « crime movie » en nous offrant des scènes de courses-poursuites assez bien filmées : on est loin de Fast and Furious, mais l’adrénaline est palpable grâce au gage d’authenticité qui se dégage de ces séquences. Cagoulés, Chad et ses complices s’introduisent par effraction dans des demeures huppées, fument comme des gangsters, s’enfuient dans les champs, toisent les policiers, vandalisent et brûlent des voitures, vivent à cent à l’heure, se cachent, se planquent et déjouent la justice comme des voyous : débrouillards et roublards, ils sont sympathiques malgré eux, notamment à cause de leur ignorance qui les rend à la fois coupables et victimes.

Au final, À ceux qui nous ont offensés est un objet cinématographique imparfait qui navigue entre deux eaux, lorgnant maladroitement vers les films de gangsters d’un côté et les drames sociaux âpres et immersifs de l’autre, sans jamais parvenir à trouver le juste milieu. Excessif, caricatural sans le vouloir, scénaristiquement inabouti, le résultat laisse à désirer, d’autant que le réalisateur opte pour une fin niaise et bon enfant qui rompt étrangement avec la violence et la rudesse ambiantes. Pourtant, si on se laisse porter par l’ambiance et si on se montre réceptif au combat du héros, on pardonne les défauts du film pour mieux en apprécier les qualités globales : authenticité, sincérité et naturel.

À ceux qui nous ont offensés : Bande-annonce (VO)

A ceux qui nous ont offensés : Fiche technique

Titre original : Trespass Against Us
Réalisation : Adam Smith
Scénario : Alastair Siddons
Interprétation : Michael Fassbender (Chad Cutler) ; Brendan Gleeson (Colby Cutler) ; Lyndsey Marshal (Kelly Cutler) ; Sean Harris (Gordon Bennett) ; Killian Scott (Kenny) ; Rory Kinnear (Inspecteur Lovage)
Direction artistique : Andrea Matheson
Photographie : Eduard Grau
Montage : Kristina Hetherington et Jake Roberts
Musique : The Chemical Brothers
Décors : Nick Palmer
Costumes : Suzanne Cave
Producteurs : Alastair Siddons, Gail Egan et Andrea Calderwood
Société de production : Potboiler Productions et Film4
Distributeur : Lionsgate
Durée : 99 minutes
Genre : Drame, policier
Date de sortie : 1er mars 2017

Royaume-Uni – 2016

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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