After my death : corps et adolescence, frères de cinéma ?

After my death est une chronique adolescente sombre et désabusée. Kim Ui-seok s’inscrit dans la lignée de nombreux films parlant de corps, d’adolescence et de quête d’identité. Il dénonce aussi une société pétrie dans des traditions qui l’empêchent d’avancer. Kim Ui-seok va loin dans le glauque et n’hésite pas à faire quelques virées du côté du fantastique. Alors, corps et adolescence, sont-ils vraiment « frères » de cinéma ?

Virgin Suicides

Plus qu’un véritable film sur l’adolescence, After my death est avant tout un film sur le suicide. Il semblerait que ce soit un véritable fléau en Corée du Sud. En effet, l’affiche le met en avant : « 36 personnes se suicident chaque jour en Corée », celle que j’aime a disparu ». Kim-Ui Seok fait donc de son film plus qu’une chronique qui viserait à devenir roman d’apprentissage, puisque la vie s’arrête ici brutalement. Il s’agit bien là d’un thriller. Rien n’empêche cependant de le comparer à d’autres films sur l’adolescence. Ici, la mise en scène épouse clairement le corps des actrices, qui se malmènent. La caméra les filme au plus près, dans leurs mouvements de groupe notamment, ou quand les corps chutent, se contractent, souffrent. On pense à une mystérieuse scène d’un corps recouvert d’une matière noire et visqueuse ou à celle du suicide raté d’une adolescente qu’on croit possédée par une de ces créatures que seuls les films d’horreur savent créer. La filiation naturelle d’After my death semble se faire d’emblée avec le film culte de Sofia Coppola, Virgin Suicides. Déjà chez la réalisatrice, l’importance était donnée aux corps engourdis de ces filles que l’on empêchait de vivre pleinement une adolescence qui se devrait explosive du point de vue des sens. Les scènes très solaires où les sœurs se retrouvaient dans la nature baignée de chaleur venaient contraster avec « l’horreur » du geste commis. Ava, plus récemment, a exploré le côté sombre de l’adolescence avec son actrice, Noée Abita, dont la vue perdue peu à peu rendait l’adolescence encore plus fugace, encore plus intense, encore plus noire. Ses rites initiatiques étaient donc radicaux, son corps montré dans toute sa force et sa faiblesse à la fois. Mais le corps n’est pas qu’un objet de souffrance, il peut aussi être une force quand il s’agit de s’approprier, sans le dénaturer, sans le genrer, un corps encore en devenir.

Articles indéfinis

Aussi étrange que cela puisse paraître, la radicalité du propos et de la forme d’After my death, le rapproche également de films plus solaires comme Fucking Amal ou Naissance de pieuvres, son petit frère de cinéma réalisé par Céline Sciamma en 2007. Ces deux films approchaient en douceur les corps adolescents, tourmentés par la peur qu’il ne se passe rien, sclérosés par l’ennui, et qui se réveillaient en se rencontrant. Or, si dans Naissance des pieuvres, la rencontre entre Floriane et Marie est brutale, douloureuse avant d’être, en partie, salvatrice, dans After my death, la rencontre est entièrement destructrice, bien que portée par un certain onirisme. En effet, le spectateur revit plusieurs fois la scène de la disparition dans ce tunnel sombre où les deux jeunes filles marchent côte à côte. La scène est à la fois très glauque par son côté graphique, mais aussi très onirique, car elle est un moment de tendresse volé entre les deux jeunes filles. Moment finalement d’autant plus cruel qu’il sera la clé des destructions déjà écrites, comme de celles à venir.

En eaux troubles

A côté de cela, le réalisateur filme des traditions, une volonté de minimiser les choses de la part des adultes, rendant d’autant plus déchirants les cris d’une mère meurtrie d’un côté, et bouleversantes les scènes de détestation entre des jeunes filles mises sous pression. On pense souvent à des films aussi radicaux que L’Ennemi de la classe, qui mettait aussi en scène le suicide d’une jeune fille, et la manière dont toute une classe se retournait contre un prof un poil autoritaire. Ici, au contraire, on a étouffé le désir de rébellion sous une acceptation d’une autorité farouche qui fait dire que l’on pourra oublier la mort sans aucun problème. Pas de super héros ici, même paumé, même improbable à la Vincent n’a pas d’écailles. Nous avions à faire à un adulte perdu dans sa vie qui développait la capacité de se retourner contre le monde créé par les hommes.

After my death a plutôt le pessimisme d’un film comme La solitude des nombres premiers. Deux films qui ne laissent que peu de chance à ses protagoniste de revoir le jour. Ici, ils ne traversent pas les courants ou les eaux à toute allure pour pulvériser la société, mais se font écraser par elle. Le corps devient donc un outil encombrant, vieillissant avant l’âge et dont on ne sait plus trop que faire. Il n’y a pas d’avenir tracé voire pas d’avenir du tout. Ces corps-là ont aussi à voir avec ceux qu’avait voulu filmer Roberto Garzelli dans son très corps à corps Le sentiment de la chair. Là encore, de jeunes adultes, plus vraiment adolescents mais pas loin, tentaient une exploration minutieuse du sensible de leur enveloppe corporelle, de l’invisible aussi. Ils entraient littéralement à l’intérieur d’eux-mêmes, pour découvrir, un peu comme les jeunes filles d’After my death, un vide effrayant, qui peine à convaincre de continuer.

Au final, After my death est un grand puzzle sombre, défiguré, qui avance à tâtons et ne donne que peu d’explications à des corps qui tombent. On est loin d’une liste de raisons à la 13 reasons why, loin de vouloir rassurer. Le corps devient un ennemi, il est filmé comme tel, un peu à la manière de Girl, film sorti récemment sur la transexualité d’une jeune danseuse. L’objet final ressemble à un long cri d’alarme, dur à encaisser, mais surement nécessaire. Il devient une sorte de conte horrifique, formellement magnifique, qui mène le spectateur dans un dédales de questions sans véritable réponse. L’espoir réside peut-être dans notre capacité à nous émouvoir, à résister à la noirceur, et à vouloir croire qu’un simple baiser échangé a été une fulgurance propice à résumer toute une vie, même bien trop courte.

After my death : Bande annonce

After my death : Fiche technique

Synopsis : La disparition soudaine d’une élève d’un lycée pour jeunes filles précipite la communauté scolaire dans le chaos. Famille de la victime, enseignants et élèves cherchent à fuir toute responsabilité, l’image de l’école étant en jeu. Pourtant, sans indice ni corps, on suspecte un suicide. Young-hee, l’une de ses camarades d’école, dernière à l’avoir vue vivante, est suspectée par tout le monde, à commencer par la mère de la victime. Bouc-émissaire idéal, Young-hee va chercher à n’importe quel prix à échapper à la spirale de persécutions qui l’accablent. Mais quel secret, quel pacte peut-elle bien cacher… ?

Réalisateur: Kim Ui-seok
Interprètes: Jeon Yeo-bin, Seo Young-hwa, Jeon So-nee, Ko Won-hee
Photographie: Baek Seong-bin
Production : You Seung-young
Distributeur: Les Bookmakers / Capprici Films
Durée: 113 minutes
Genre: Triller
Date de sortie: 21 novembre 2018

Corée du Sud – 2018

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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