À vif ! « Burnt », un film de John Wells: Critique

Ce mercredi 4 novembre 2015, est sorti en salle le film À vif ! réalisé par John Wells, écrit par Steven Knight (à qui l’on doit la série Peaky Blinders ou encore le film Locke sorti en 2014) avec Bradley Cooper, Sienna Miller et Daniel Brühl. Après une heure quarante minutes de projection, la salle est à nouveau éclairée, le film vient d’atteindre son générique, et en tant que spectateur, on en sort perturbé.

Synopsis: Plus qu’un grand chef, Adam Jones est une rock star de la cuisine. Grisé par le succès, arrogant et capricieux, l’enfant terrible de la scène gastronomique parisienne sombre dans l’alcool et la drogue, et disparaît. Il décide de revenir après une pénitence d’ouverture et préparation d’un million d’huitres. Un come back dont le but est d’ouvrir son propre restaurant – le meilleur de tous les temps – et d’accéder aux fameuses trois étoiles du guide Michelin.

Couteaux et esprits aiguisés

À vif ! traite, vous l’aurez compris, de cuisine. Beaucoup de critiques sur des films dont les sujets sont occupés par la cuisine utilisent un vocabulaire de cuisine : « la sauce a tourné » peut-on lire à propos d’un film jugé mauvais, « noyé dans la soupe » à propos d’un acteur surpassé par ces collègues, ou encore « la mayonnaise n’a pas pris » concernant une œuvre qu’on pense répétitive d’une ou de longues traditions. Ici aussi, le vocabulaire culinaire sera utilisé, notamment avec quelques titres, non pas pour moquer le film qui serait mauvais ou pour le gâter, mais pour lui rendre justice.

Du fastfood à l’orgasme culinaire

On pourrait penser aujourd’hui que regarder de la cuisine filmée est devenu un geste banal, à cause des nombreuses émissions culinaires ayant envahi nos petits écrans, Top Chef, Le Meilleur Pâtissier de France, Un dîner presque parfait, etc. Et pourtant, À vif nous réapprend à admirer l’art de la cuisine. S’il nous met en appétit, il n’est pas là pour nous faire saliver devant l’écran, nous donner envie de cuisiner, et de goûter et de sortir des « C’est beau » et « J’en veux » à chaque minute passée devant tout et rien de cuisiné. Non, l’appétence créée par le film est moins alimentaire que spirituelle. Car Adam Jones, en pleine repentance après avoir mis à mal de nombreuses vies, est en quête d’une sensation presque divine, l’orgasme culinaire. Le repas doit être orgasmique : des yeux au goût, du toucher – via la fourchette, devenu un nouveau membre de l’être – à l’odeur, nous devons toucher au paradis. Si les clients de son restaurant semblent atteindre l’idée du chef cuistot, John Wells nous le fait approcher, toucher des yeux et des oreilles, ou presque.

Adam Jones : « Je veux procurer des orgasmes culinaires. »

Si l’on jouit des scènes de préparation et dégustation des repas qui ont réveillé des sensations bien particulières vécues pour la première fois lors des scènes de création / préparation de la ratatouille dans le film d’animation éponyme de Brad Bird réalisé en 2007, cette jouissance ou tentative a été ralentie par des twists scénaristiques pas malvenus, surtout mal amenés : on retiendra celui avec Omar Sy qui, s’il est plus présent dans ce film que dans le dernier X-Men ou le récent Jurassic World, y est tout aussi fade ; ou encore la présence des gangsters qui ne servent en rien le récit à part l’alourdir. Filmer la cuisine aiguisée – à comprendre par ultra-perfectionniste – d’Adam Jones, c’est aussi capter l’esprit « à vif » du personnage. Comme dans Peaky Blinders, on trouve un personnage au métier envahissant – gangster / bookmaker pour Thomas Shelby – et à l’esprit écorché. Si cet homme s’est perdu par le passé dans la drogue, l’alcool, et autres bad things, le personnage campé par Bradley Cooper est en ici pleine repentance, obscurcie par la quête des trois étoiles du guide Michelin, la quête de la gloire en soi. Tyrannique, perdu, parfois touchant, drôle, le personnage se cherche.

Retour d’une recette qui a fait ses preuves

Si le personnage d’Adam est intéressant, le problème se pose dans son récit : on y trouve ces twists scénaristiques. Mais continuons d’être justes, ces révélations, le come-back (épique) du personnage, et l’humour font partie d’un schéma narratif propre au fameux sous-genre cinématographique qu’est le feel-good movie.

À vif ! en expose tous les poncifs : un personnage souffrant et au sombre passé – qui reviendra le hanter dans le présent –, relativement perdu, cherche sa rédemption ou la paix de son âme ou la sérénité, et la trouvera notamment dans l’autre, souvent féminin – ou masculin, si le protagoniste est une femme. Il devra faire face à certaines épreuves, certains personnages – des ennemis qui se révèleront être des amis –, mais sera sauvé grâce à l’autre ou aux autres ici. Et tout se termine bien, et on ressort de la salle de bonne humeur.

On notera ici une certaine relativité du happy end. Si c’est une fin plutôt bonne, elle n’est pas complètement heureuse, tel que dans Happiness Therapy de David O. Russell, sorti en 2013 (et aussi avec Bradley Cooper), la fin est douce-amère. Bonne, avec un sentiment d’accomplissement – multiples ici – relativisé.

Entre mets fins et junkfood

Un titre de paragraphe qui résume bien le film, perdu tel son personnage principal, et dispersé, à l’image du casting de prestige présentant des personnages trop mis en avant pour être rapidement délaissés. Mais si vous êtes ouvert à l’orgasme culinaire par le cinéma, alors n’hésitez pas à y aller. Si vous êtes friand de Feel Good Movie, alors vous avalerez la bouchée, mais n’attendez-vous pas à ce qu’elle vous procure de la satisfaction très longtemps, car loin des formidables œuvres d’Adam Jones, le plaisir que procure le film est éphémère. Heureusement, l’orgasme – qu’on pourrait me décrire comme un phénomène lui aussi bref – que nous promet le chef-cuistot – qui l’idéalise comme un véritable changement de vie, de pensée, de sensation, comme une expérience s’inscrivant en soi –, est bien présent, ou presque, grâce à la caméra de John Wells, qui, après son Company Men (sorti en 2010), montre qu’il sait toujours capter l’humain et plus que ça.

Trailer du film À  Vif

Fiche Technique: A Vif ! / Burnt

Réalisateur : John Wells
Acteurs : Bradley Cooper, Sienna Miller, Daniel Brühl, Omar Sy, Emma Thompson, Matthew Rhys, Uma Thurman, Lily James, Riccardo Scamarcio, Alicia Vikander
Scénariste : Steven Knight, D’après Une Histoire De Michael Kalesniko
Direction Artistique : John Frankish
Décors : David Gropman
Photographie : Adriano Goldman
Montage : Nick Moore
Musique : Rob Simonsen
Production : Michael Shamberg, Stacey Sher, Erwin Stoff, Et Kris Thykier
Société De Production : 3 Arts Entertainment, Double Feature Films, Peapie Die, The Weinstein Company
Société De Distribution : The Weinstein Company, Sdn / Mars Films
Nationalité : Américain
Genre : Comédie Dramatique
Date De Sortie : Us – 23 Octobre 2015 ; Fr – 4 Novembre 2015-11-04

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