Du Rififi à Ménilmontant : Nestor Burma dans le XXe arrondissement

Pour ce 14e épisode des enquêtes de Nestor Burma, dessinées par Jacques Tardi d’après les personnages de Léo Malet, les quelque 190 planches (au format moyen 27,0 x 19,1 cm) nous permettent d’arpenter le XXe arrondissement de Paris au moment des fêtes de fin d’année, fin décembre 1957. Le dessinateur présente un plan de cet arrondissement sur les pages de garde. On y observe la place centrale du cimetière du Père-Lachaise, ainsi que les divers lieux marquants de l’enquête.

L’histoire commence assez fort, le 20 décembre, quand Nestor Burma arrive dans son agence « FIAT LUX » (QUE LA LUMIERE SOIT). Sa secrétaire lui annonce qu’une inconnue l’attend dans son bureau. Installé face à cette jolie femme, Burma l’écoute. Elle dit s’appeler Nicole Manchol. De but en blanc, celle-ci annonce qu’elle a tué son mari qui git sous le piano à queue de leur salon. Dans la foulée elle sort un pistolet de son sac à main, dit « Méfiez-vous du Père Noël, M. Burma ! » et se tire une balle dans la bouche. Radical ! De son côté, Burma tient une mauvaise grippe qui le fait éternuer à l’improviste dans les lieux les moins adaptés, dégueulassant quelques parois vitrées au passage et provoquant le dégoût de ceux qui l’observent (il s’excuse d’un « J’ai pas fait exprès » qui sonne faux). Avant de se suicider, Nicole Manchol avait préparé une lettre pour Burma ; Hélène la trouve dans son sac à main. Cette lettre, le détective décide illico de la planquer. Ceci dit, une fois appelés sur les lieux du drame, après une fouille rapide, les flics (dirigés par Faroux, que Burma déteste cordialement) placent des scellés sur la porte. Sachant que son agence lui sert également d’habitation, voilà Burma à la porte de chez lui, dans l’incapacité d’accéder à une pièce à conviction capitale qu’il a parcourue bien trop rapidement ! Il passera la première nuit chez Hélène, sur le canapé du salon, avant de trouver refuge à l’hôtel.

Burma enquête

A noter que Burma se soigne avec des médicaments produits par les laboratoires Manchol qui ne lésinent pas devant les opérations publicitaires, puisque la marque s’affiche un peu partout. Comme par hasard, le lien entre Nicole Manchol et les laboratoires du même nom s’avère direct, puisqu’elle était l’épouse du propriétaire. De plus, Covet appelle Burma chez Hélène pour le sonder. En effet, en sortant de chez les Manchol (pour constater les dégâts), Faroux et Gregoire ont été attaqués par un père Noël dans les escaliers ; Gregoire a juste pu lui tirer une balle dans la fesse avant qu’il se fasse la malle. Le lendemain matin, Burma se rend rue des Panoyaux où se trouvent les établissements Manchol & Biscorne. Mais les flics sont déjà sur place. Burma sait quand même que Nicole Manchol était née Burlet (en 1922). Elle était donc l’héritière des charcuteries Burlet, gros établissement dont on observe également des panneaux publicitaires dans les rues. Après une petite altercation avec un porteur de panneaux à pied (pour Manchol) Burma fait la connaissance au restaurant « Chez Léon » (où il commande un… blanc-sec) d’un certain Arthur « La Biture » sorte de poivrot pas vraiment sans domicile, dont l’histoire mérite l’attention. Il est passé par le… Stalag II B et a travaillé chez Manchol & Biscorne…

Du bon et du moins bon

L’histoire réserve encore quelques morts violentes et des découvertes qui rappellent que Tardi sait de quelles bassesses le genre humain se montre capable, en particulier dès qu’il trouve un moyen de s’enrichir. A vrai dire – et le sous-titre l’indique – le dessinateur s’intéresse surtout aux pérégrinations de Burma dans le XXe, les péripéties servant de prétexte pour nous le faire explorer. De ce côté, on peut dire que l’album est réussi, car Tardi nous fait bien sentir l’atmosphère morose du quartier, avec des couleurs (dues à Jean-Luc Ruault) assez ternes si l’on excepte un peu de rouge (essentiellement pour l’aspect sanglant de l’histoire) dont la reconstitution (décors, nombreuses rues, passages, façades, ainsi que les véhicules de l’époque) l’intéresse visiblement. Il est également très à l’aise avec le parler des personnages, reprenant l’usage de l’argot de manière aussi convaincante que Léo Malet. Par contre, le scénario lui-même déçoit, car Burma obtient l’essentiel de ses informations par « La Biture » rencontré par hasard et qui se montre particulièrement bavard, allant jusqu’à inviter Burma à des visites édifiantes. D’autre part, le dessin de Tardi n’est plus ce qu’il était, en particulier pour les personnages qui ne l’intéressent plus trop. Globalement, ceux qu’il soigne le plus sont des figurants dont on devine qu’il leur donne les traits de personnes de ses connaissances. Quant aux couleurs, on observe que de nombreuses zones (effet visible dès l’illustration de couverture) sont remplies par des pointillés selon des procédés d’imprimerie classique. Au final, la lecture donne l’impression qu’on regarde l’album de trop près. Même les scènes où des personnages échappent à des voitures qui les visaient manquent de conviction. Enfin, l’album est dédié à Jules Dassin pour Du Rififi chez les hommes (1955) et Albert Lamorisse pour Le Ballon rouge (1956) que Tardi justifie dans sa trame, sans pour autant donner spécialement la sensation qu’il conçoit son album à la manière d’un film qu’il aurait en tête.

Du Rififi à Ménilmontant – Jacques Tardi, d’après les personnages de Leo Malet
Casterman : sorti le 6 novembre 2024

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