Rebis : Moyen-Age en Italie

Ce roman graphique a fait l’événement BD en début d’année 2024. Il faut dire que son aspect esthétique fait immédiatement son effet. Pourtant, au-delà d’un attrait certain pour l’œil, un peu de recul permet de distinguer non des défauts mais des détails qui permettent de relativiser l’intérêt profond de l’œuvre.

Un court premier chapitre en forme de prologue nous montre la naissance du petit Martino. Au premier coup d’œil, son père observe un détail qui le rebute. On réalise rapidement que Martino est un garçon albinos. Or, il est né au moment même où, sur la place publique du village, deux jeunes femmes vivaient leurs derniers instants sur le bûcher. En même temps qu’on devine ce qui leur vaut ce supplice, on comprend que Martino aura bien du mal à trouver une place naturelle dans la société où il pointe son nez. Avec sa particularité physique, il se voit, dès la naissance, destiné à une vie de paria.

Croyances

Tout l’album illustre ce constat, ce qui nous vaut des péripéties relativement prévisibles. On peut néanmoins signaler que Martino n’est pas l’aîné de sa fratrie et qu’il a au moins un frère et deux sœurs. Eux l’acceptent naturellement, contrairement à son environnement. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’il a le mauvais œil. Alors, à la première opportunité, le père de Martino cède à sa volonté initiale de l’écarter. Ceci dit, Martino a eu le temps de grandir et de comprendre ce qui l’attend. Il a suffisamment d’autonomie pour trouver le moyen d’échapper au choix paternel.

Influences

Voilà donc Martino à trouver refuge auprès d’une femme, Viviana, qui vit en solitaire dans la forêt (voir à quoi elle ressemble sur l’illustration de couverture). Là encore, on devine d’emblée pourquoi cette femme choisit l’isolement. Et on n’a aucun mal à imaginer ce que deviendra ce garçon dans un tel contexte. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de nous présenter un certain nombre de péripéties qui rendent la lecture agréable.

Aspect esthétique

Au dessin, Carlotta Dicataldo adopte un style très léché renforcé par des couleurs assez chatoyantes. Mais, pourquoi rechercher cet aspect immédiatement séduisant, pour une histoire assez dure ? Pourtant, l’organisation générale des planches, en lien avec le scénario d’Irene Marchesini, dénote une réelle maîtrise narrative, renforcée par la diversité des formes et tailles des vignettes, dont plusieurs de grande taille qui font leur effet. J’observe également que sur de nombreux dessins, l’arrière-plan est flouté, pour donner un rendu très photographique. Cela donne une impression bizarre à cette histoire qui se passe au Moyen-Age. Enfin, j’observe qu’à partir du moment où Martino trouve refuge auprès de Viviana dans la forêt, il se féminise sous le trait de la dessinatrice. La raison profonde en est que Martino se cache, puisqu’il n’est pas loin de sa famille. D’ailleurs, au bout d’un certain temps, deux ans environ, il tombe sur ses sœurs en forêt. Bien qu’il ait grandi, celles-ci le reconnaissent et souhaitent qu’il assiste au prochain mariage de l’une d’elles. Évidemment, il y tient. Pour cela il n’aura pas d’autre choix que d’y venir déguisé, en cachant notamment sa chevelure blanche qui le rend parfaitement identifiable.

Les thèmes et leur traitement

Malgré ses 174 pages, on peut regretter que ce roman graphique soit peu fouillé du côté de ses thèmes principaux. La relation père-fils est assez basique. La façon dont certaines femmes sont perçues du fait de leur relation privilégiée avec la nature ne va guère plus loin, même si Viviana s’avère moins isolée que ce qu’on imagine au premier abord, puisqu’elle a des amies qu’elle considère comme ses semblables. La relation assez étroite que Martino entretient avec la nature est plus développée, ce qui est la moindre des choses. Son lien avec ses sœurs l’est également, à un certain degré. Mais pas du tout celui avec son frère aîné. Quant à son lien avec sa mère qui s’est quand même opposée au père pour qu’il vive, il reste accessoire dans l’histoire. De même, l’ambiance générale dans cette campagne italienne moyenâgeuse déçoit un peu, alors qu’elle se signale par quelques détails (ornementation) dès l’illustration de couverture. Le thème de la métamorphose qui revient plusieurs fois, est probablement le plus développé, et c’est celui qui apporte le plus d’intérêt à l’album. Enfin, le choix que fait Martino pour son nom dans sa nouvelle vie, choix qui fait quand même le titre de l’album, il n’est jamais justifié. Faut-il y voir une référence ? On ne trouvera aucune explication dans l’album, alors même qu’il comporte un petit supplément intitulé « Cahier de recette ». On arrive donc à la fin (plutôt décevante, car manquant un peu de logique) de cette BD, avec la regrettable impression que la dessinatrice comme la scénariste se sont focalisées sur leur volonté de rendre l’histoire et les personnages agréables à aborder, au détriment des éléments qui pourraient en rendre la lecture réellement marquante.

Rebis – Irene Marchesini (scénario) et Carlotta Dicataldo (dessin). Traduit de l’italien par Claudia Migliaccio
Le Lombard : sorti le 12 janvier 2024

 

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3

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