« Monica » : retour en fanfare pour Daniel Clowes

« La Bibliothèque de Daniel Clowes » (éditions Delcourt) s’enrichit d’une nouvelle publication, Monica. Ce chef-d’œuvre de causticité nous plonge une nouvelle fois dans les dédales de la condition humaine et d’un American Dream plus décomposé que jamais. Fusionnant avec subtilité les influences du passé (graphiques) et du présent (sociales et politiques), Daniel Clowes a remis son bleu de travail après sept longues années d’attente pour donner corps à une Amérique aux multiples visages, imprégnée d’angoisses existentielles et d’un cynisme désabusé.

Avec ses œuvres antérieures, telles que Ghost World ou Patience, Daniel Clowes a contribué à élever le roman graphique à un rang d’expression artistique totale. Son esthétique, constituée de réalisme social et de surréalisme grotesque, a toujours dépassé le cadre étriqué des genres et des assignations. Avec Monica, l’auteur et dessinateur se fait l’écho d’une Amérique plongée dans l’incertitude, soumise aux vents du conspirationnisme, de la démission parentale et d’une contre-culture se présentant à tous les râteliers.

Le kaleïdoscope de Monica

Au premier abord, Monica apparaît comme un écheveau complexe de narrations disjointes. L’histoire de Monica, depuis son enfance bohème jusqu’à sa quête tardive d’identité, sert de fil conducteur, mais le récit se déploie en ramifications tentaculaires, puisqu’il comprend neuf nouvelles de styles variés et d’importances inégales. De la guerre du Vietnam aux méandres de la contre-culture californienne, d’une entreprise florissante hâtivement liquidée jusqu’à l’entrée dans une secte ésotérique, le roman graphique de Daniel Clowes agit comme un miroir d’une société américaine en déliquescence, renonçant à ses principes les plus constitutifs pour, souvent, quelques vagues promesses d’accomplissement ou de liberté.

Une métaphore de la crise

Il est fascinant de constater à quel point le personnage de Monica devient une métaphore humaine de l’Amérique elle-même. Tour à tour laissée-pour-compte, puis entrepreneur, puis disciple plus ou moins lucide d’une secte, elle incarne les transformations et les contradictions d’une nation qui semble avoir perdu son chemin. Disparité sociale, théories du complot, atomisation des relations humaines, Daniel Clowes porte un regard tour à tour compassionnel et acrimonieux à l’égard de ses personnages. Ce que l’on percevait déjà dans ses albums précédents est réaffirmé ici : l’hybridation des genres, la sophistication narrative, l’audace formelle se mettent au service d’un portrait mi-fasciné mi-révulsé des États-Unis.

Le génie de la subversion

Daniel Clowes emploie diverses techniques pour capturer l’ambivalence de la vie moderne. L’impossibilité de distinguer la réalité du fantasme (suite à un comas), les parenthèses fantastiques, les intrigues laissées en suspens ou sujettes à interprétation évoquent toutes une atmosphère de doutes qui reflète le flou ontologique dans lequel Monica et, par extension, l’Amérique tout entière, sont plongées. L’auteur pose souvent des questions dérangeantes mais sans jamais y apporter de réponses rassurantes.

Prenant l’aspect coloré et suranné d’un ancien comic d’EC, Monica s’appuie sur deux personnages féminins marginaux, dont les trajectoires sont aussi liées qu’opposées : l’une, la mère, Penny, cherche à s’affranchir de tout, y compris de la stabilité professionnelle et amoureuse, ou de la cellule familiale classique ; l’autre, la fille, Monica, est au contraire en quête d’identité et de réponses, pour trouver un équilibre dans un monde où toutes ses attaches disparaissent peu à peu.

Un album majuscule

Monica est le reflet multidimensionnel de l’Amérique contemporaine. En clerc, Daniel Clowes va au-delà du simple récit graphique, élaborant un maelstrom narratif temporellement éclaté, dans lequel la société états-unienne semble plus que jamais en proie à ses propres démons. Avec une narration polyphonique (malgré un point de vue quasi unique) et une palette émotionnelle riche, ce roman graphique offre ainsi une nouvelle pièce maîtresse à la bande dessinée indépendante américaine.

Monica, Daniel Clowes
Delcourt, novembre 2023, 120 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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