L’Enfer : vraie BD pour film fantôme

Pour les cinéphiles, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot a acquis au fil des années un statut de mythe, puisque le tournage de ce film, en 1964, n’a jamais pu parvenir à son terme. Stoppé pour raison médicale (infarctus du cinéaste) il n’a jamais pu reprendre, pour des raisons techniques inhérentes au site utilisé voué à des modifications profondes et irréversibles. Pourtant, Clouzot bénéficiait de conditions exceptionnelles, avec un budget illimité de la part de sa société productrice, la Columbia. En effet, le projet s’annonçait révolutionnaire et pouvait marquer le public.

Le tournage ayant capoté, toute exploitation commerciale devenait impossible et les bouts de pellicule enregistrés ont failli sombrer dans l’oubli. Il faut quand même citer le documentaire L’Enfer d’Henri -Georges Clouzot (2009) par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea qui évoque le tournage et ses conditions et présente des extraits. Il faut dire aussi que Claude Chabrol a repris le scénario original pour son film L’Enfer (1994) avec François Cluzet et Emmanuelle Béart dans les rôles principaux. Mais, comme d’habitude, Chabrol a fait du Chabrol et le film ne pouvait absolument pas marquer les esprits comme ce que Clouzot avait en tête. Ce que propose cette BD est justement de nous montrer cela.

Du film à la BD

Le projet se montait donc avec Serge Reggiani et Romy Schneider interprétant Marcel et Odette, couple propriétaire d’un hôtel sur le site du viaduc de Garabit, édifice monumental en fer dû à Gustave Eiffel. A l’époque du tournage, Reggiani a 42 ans et Romy Schneider en a 26 et cherche probablement à casser l’image qu’elle traine depuis Sissi (elle n’a pas encore été sollicité par Claude Sautet). La différence d’âge est fondamentale. En effet, l’histoire met en scène un couple où la jalousie s’installe. Situation vieille comme le monde, que Clouzot veut montrer de façon très personnelle. L’intérêt de cette BD est de nous montrer l’intégrale de l’histoire comme s’il avait pu mener son projet à terme, en intégrant ses intentions. On voit donc la jalousie s’installer et progresser irrésistiblement. Odette est jeune et aime la liberté, s’amuser et voir du monde. De plus, elle a un tempérament assez joueur et elle a tendance à avoir réponse à tout. Enfin, elle n’aime pas se sentir surveillée, ce qui l’incite à mentir à l’occasion, réponse dans son rôle au jeu du chat et de la souris. Tout cela déstabilise complètement Marcel qui observe de nombreux détails troublants, ne sait plus que croire dans ce que lui dit Odette, celle-ci minimisant régulièrement tout ce qu’il lui reproche de plus en plus ouvertement. N’oublions pas que le couple tient un hôtel, avec des habitués qu’Odette fréquente quand et comme cela lui chante. Enfin, Odette et Marcel ont un jeune enfant, ce qui constitue le point faible du scénario, car il n’intervient que rarement. Et puis, Odette va voir sa mère en ville de temps en temps. Les raisons de douter de la fidélité d’Odette ne manquent donc pas pour Marcel qui ne sait plus que croire ni où donner de la tête. Son malaise se traduit d’abord par des insomnies…

Coup d’essai, coup de maître

L’auteur de cette BD ayant eu accès à ce qui reste du tournage (pellicule, scénario, etc.) il a pu se faire une idée précise de ce qu’aurait pu être ce film si Clouzot avait pu aller au bout du projet. Bien entendu, cette BD s’est matérialisée à partir de ce qu’il s’est mis en tête selon les impressions qu’il s’est faites des idées de Clouzot (à relativiser, puisque Clouzot modifiait le scénario au fil du tournage). Le résultat est donc la vision de quelqu’un qui aurait eu accès aux intentions du cinéaste et qui mène le projet à son terme, avec ses moyens et avec un autre medium. Mon ressenti est la parfaite crédibilité du résultat qui donne la très agréable sensation au cinéphile frustré d’avoir enfin pu voir ce film fantôme (ou disons une excellente interprétation, à la manière d’un chef d’orchestre qui enregistre une œuvre méconnue, en tenant compte des intentions profondes du compositeur). Dès l’illustration de couverture, le dessinateur fait sentir qu’il s’approprie le projet, puisque si on reconnaît Reggiani, c’est clairement une caricature. Mais cela colle parfaitement avec le scénario, car il faut faire sentir le cheminement intérieur d’un homme qui, dévoré de jalousie, se dirige inexorablement vers la folie. Quant à Romy Schneider, si on ne la reconnaît pas d’emblée, son attitude est typique de son personnage. De plus, Reggiani est dessiné en noir et blanc alors que Romy est en couleurs, opposition particulièrement significative. Et, ce que l’auteur nous montre du film, c’est que Clouzot voulait utiliser la couleur par petites touches, pour attirer l’attention du spectateur sur certains points. On sent également l’importance des cadrages et du montage qui contribuent largement à faire monter la tension. Le jeu des acteurs est sous-entendu par les aspects caricaturaux des visages. Les déformations qui s’accentuent au fur et à mesure indiquent la montée de la jalousie qui s’accompagne d’une fureur grandissante chez Marcel. En contrepoint, nous avons la désinvolture d’Odette qui fait place progressivement à une inquiétude incontrôlable (les larmes de Romy, même si l’effet est trop accentué à mon avis). On peut imaginer justement qu’aux yeux des spectateurs, les larmes de Romy seraient insupportables. Le dessinateur utilise des effets étonnants, avec des yeux qui, par moments, envahissent le fond de l’image (à l’image de ce que Hitchcock utilise dans la séquence du rêve illustré par Dali, de Spellbound), les déformations de visages qui indiquent le malaise du personnage en question, un dialogue intérieur qui accentue le malaise, etc. Tous ces effets intégrant ce qu’on appelait alors l’art cinétique, justifiaient le budget illimité du film. Ils se fondent ici dans une mise en scène qui produit exactement l’effet voulu. On arrive ainsi à la conclusion que ce roman graphique met en évidence de manière impressionnante les liens entre le cinéma et la bande dessinée qui sont souvent conçus de manière assez équivalente, avec un scénario, un storyboard, etc. L’élément nouveau ici est donc que la situation incite l’auteur à dessiner l’album avec les images des acteurs prévus pour interpréter le film. Le résultat est franchement convainquant et séduisant, avec des moyens infiniment plus raisonnables, financièrement parlant, qu’avec le film. Bien évidemment, le résultat est une BD signée Nicolas Badout (pour ses débuts dans le neuvième art) et non le film prévu par Clouzot. Mais le résultat est plus que troublant, puisqu’il nous permet à nous spectateurs, de nous mettre en tête ce film fantôme. Le style graphique est à l’image de ce que montre l’illustration de couverture, avec un trait réaliste combiné aux points qui apportent le malaise. A noter une façon de dessiner les chevelures notamment, qui rappelle la manière de Charles Burns. On sent également très bien l’atmosphère de l’époque. C’est donc une vraie réussite qui nous vaut une fin marquante, car elle laisse la porte ouverte à diverses interprétations. Petit regret quand même, avec l’absence de générique indiquant les noms des différents interprètes.

L’Enfer, Nicolas Badout – Adapté du film inachevé d’Henri-Georges Clouzot – Adaptation, dialogues d’Henri-Georges Clouzot et José-André Lacour
Sarbacane : sorti le 5 mars 2025
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Festival

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