Vingt ans après avoir quitté Dijon, Lucien revient dans la maison de son enfance. Au grenier, huit cartons étiquetés d’un simple « Dijon » ravivent les souvenirs de jeux au square, les amitiés et les inquiétudes des années 2000. Pour sa première BD, Corentin Pernet compose un récit personnel et sensible sur ce que le temps laisse derrière lui.
Le déménagement de son père ramène Lucien dans une maison qu’il n’habite plus depuis longtemps. En ouvrant les cartons entreposés, il retrouve les fragments d’une enfance passée avec Sébastien, Clément et Téo, les amis du quartier. Il y a les baskets usées, les billes, les pétards, les pistolets à billes, les parties de guerre et les pièges tendus à des garçons plus âgés. Il y a surtout le square, leur royaume, qu’ils défendent comme si le monde entier s’y jouait. Ils en étaient les princes, et leur imagination suffisait à transformer un terrain en territoire d’aventures, un tas de terre en château, quelques formes dans le sable en ville entière.
Le récit s’organise en alternant le présent – Lucien et son père au milieu des cartons – et les souvenirs qui remontent au fil du tri. Ce va-et-vient donne aux objets une fonction presque narrative : ils font sentir la distance entre l’enfant et l’adulte qu’il est devenu. À cette époque, les amitiés semblaient promises à durer. Puis les changements d’école, les déménagements et les petits déplacements de la vie ont éloigné les uns des autres ceux qui s’étaient juré de rester proches. Lucien n’a plus de nouvelles de ses amis d’enfance. Le livre observe avec justesse ce délitement. Il n’y a pas de rupture nette, parfois seulement le temps qui passe… et les appels qu’on ne se passe pas.
Cette nostalgie n’a pourtant rien d’une enfance idéalisée. Les souvenirs heureux côtoient les blessures, les peurs et l’incompréhension. Le 11 septembre 2001 fait irruption dans le monde des enfants par les images, les mesures de sécurité et les conversations d’adultes. La guerre, qu’ils découvrent à travers ces fragments, leur paraît soudain susceptible de venir jusqu’en Europe. Les événements dépassent leur compréhension et les explications ne suffisent pas toujours à les rassurer. À cette inquiétude collective répond une violence plus intime : William subit en l’occurrence celle du père. L’un confie à ses amis qu’il lui arrive d’avoir besoin d’un refuge, d’un endroit où ne plus rien entendre ni voir…
Corentin Pernet fait ainsi tenir ensemble la liberté du jeu et la vulnérabilité de ceux qui jouent. On peut lire dans ces villes de sable et ces châteaux de terre un éloge de l’imagination collective, de ces heures où l’on créait un monde avec presque rien. Cette évocation invite à regarder l’enfance actuelle, largement conditionnée par les téléphones et les tablettes, et à se demander ce que deviennent ces jeux inventés dehors, à plusieurs. L’album fait évidemment sentir combien les espaces et les façons d’être ensemble ont changé.
La forme donne à ces souvenirs leur éclat. Par ses encres, ses aquarelles et ses couleurs travaillées, Corentin Pernet construit un univers cohérent, sensible, de réminiscences et d’images mentales. Les Marrons parle du temps qui défait les promesses, mais aussi des lieux et des sensations qui lui résistent. On referme cette bande dessinée avec une mélancolie douce et un sentiment d’extrême justesse dans ce qu’on vient de lire.
Les Marrons, Corentin Pernet
Sarbacane, 7 octobre 2026, 176 pages