« Batman Arkham » se penche sur Mister Freeze

La collection « Batman Arkham » des éditions Urban Comics s’enrichit d’un nouvel opus consacré à Mister Freeze. Passé à la postérité notamment suite à l’interprétation loufoque d’Arnold Schwarzenegger, le personnage se distingue par un deuil impossible, une rancœur vis-à-vis de Batman et Gotham, ainsi que des jeux de mots pas toujours du meilleur effet.

Initialement appelé Mister Zéro, Mr Freeze a tardé à trouver sa place au sein des super-vilains de l’univers Batman. Sa première apparition en 1959 le nantit cependant déjà de ses principaux traits caractéristiques : combinaison imaginée comme une seconde peau (à la manière de Dark Vador), pistolet cryogénique et casque. Dépoussiéré au début des années 1990 par Batman, la série animée, Victor Fries apparaît ensuite comme une éminence scientifique victime d’une expérience ayant déréglé sa température interne. Il se voit aussi affublé d’une épouse malade plongée dans un sommeil cryogénique. Freeze connaît un regain de popularité qui va convaincre Joel Schumacher d’en faire le pendant criminel du Chevalier noir dans le quatrième film de la saga Batman initiée par Tim Burton.

« Cœur de glace » (1997), de Paul Dini et Mark Buckingham, constitue le premier récit permettant une exploration biographique et psychologique du personnage de Mister Freeze. On le découvre prisonnier d’une famille dysfonctionnelle, incapable de lui pardonner le moindre faux pas. En conséquence de quoi Victor se considère tôt comme « une honte pour (ses) parents ». Plus tard, il enfermera sa femme Nora, atteinte d’une forme grave de cancer, dans une capsule cryogénique, jusqu’à ce qu’une lutte contre Batman y porte atteinte. Partant, l’homme développe une haine inexpiable envers le Chevalier noir et la ville qu’il entend protéger. « Enfer, c’est le seul mot qui convienne. Pour moi, Gotham n’est que ça. » Son envie d’en finir avec ses démons, intérieurs comme extérieurs, est renforcée par une humanité diminuée (là encore, comme Dark Vador) : « Si j’avais le malheur d’ôter ma tenue, ma peau grillerait, mes poumons fondraient et je serais mort en trois minutes. »

« Froid tranchant » (J. Torres et David Lopez, 2005) et « Neige » (J.H. Williams III, Dan Curtis Johnson et Seth Fisher, 2005) permettent de creuser plus avant ces pistes de réflexion. Dans le premier, les reliefs psychologiques de Freeze font l’objet des spéculations de Bruce Wayne et de son majordome Alfred. Comme l’orphelin milliardaire, Victor Fries semble incapable de faire son deuil, la mort de sa femme motivant ses actes criminels de la même manière que celle des parents Wayne motive ceux de leur fils Bruce. L’envie de mettre fin à ses douleurs intérieures l’amène d’ailleurs à programmer son suicide, dans un ultime hommage à sa femme. « Neige » corrobore cette difficulté de tourner la page. Freeze y annonce : « Je peux effacer tout ce qu’ils nous ont fait, ma chérie. Tout va redevenir comme avant, j’y veillerai. » Dans ce récit, Victor envisage de fonder une famille, mais il tue lui-même sa femme en employant une machine militaire reprogrammée à son insu. La critique du militarisme s’inscrit d’ailleurs en creux : « On s’est servis de machines hors de prix par orgueil… En aucun cas par nécessité. »

Avant de se voir doté de cette étoffe sombre et substantielle, Mr Freeze a été le super-vilain de récits plus sommaires. « Les Crimes glacés de Mister Zéro », de Dave Wood et Sheldon Moldoff, introduisait le personnage en 1959 au cours d’un braquage chez un diamantaire. Affublé d’une tenue à atmosphère contrôlée rendue nécessaire après un accident lors d’une expérience scientifique, il débitait déjà des expressions inspirées par le froid. « Le Glacier sous Gotham », de Doug Moench et Don Newton, voit le jour en 1984. Si l’histoire vaut surtout pour sa vision programmatique de l’art (« Quand on donne forme aux idées démentes d’un type comme lui, on devient l’architecte de sa folie »), elle n’éclaire ni le background de Victor Fries ni sa psyché torturée. Les auteurs préfèrent l’associer à un cryo-canon et réserver leur discours sur la dualité à Bruce Wayne/Batman, par le truchement (ingénieux) de Julia et Vicki.

« Actifs gelés » (Doug Moench et Kelley Jones, 1995) se distingue par ses références (Ice Cube y faisant office de double jeu de mots) et sa modernité graphique, tandis que « Le Feu et la Glace » (Robbie Morrison et Charlie Adlard, 2005) réaffirme la haine de Mister Freeze envers Gotham City : « Gotham est une annexe de l’enfer sur terre », « elle dévore les gens, détruit ceux qui méritent de vivre et récompense les autres ». Dans « Premières neiges », publié en 2012, Scott Snyder, James Tynion IV et Jason Fabok introduisent un doute malicieux dans le portrait brossé à l’endroit de Victor Fries. Quid de la mort accidentelle de sa mère ? Nora a-t-elle vraiment été sa femme ?

Ce nouveau Batman Arkham s’intéresse à un méchant qui n’est pas sans rappeler Poison Ivy tant son exploitation (sa réhabilitation ?) fut tardive dans l’univers du Chevalier noir. Il n’en demeure pas moins que ses similitudes avec Batman (le deuil, la focalisation sur Gotham), ses fêlures et ses détournements de la science à des fins criminelles méritaient bien que l’on s’y attarde. C’est désormais chose faite grâce à cette excellente série.

Batman Arkham : Mister Freeze, ouvrage collectif
Urban Comics, octobre 2021, 352 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Dates chocs de l’Histoire » : quand tout peut encore basculer

On connaît la date et, surtout, on connaît la fin. Avec "Les Dates chocs de l’Histoire", Jean-Yves Le Naour revient aux éditions Bamboo sur ces heures aiguës où rien n’est encore joué, où le cours du monde peut infléchir. Deux premiers albums donnent le ton : "11 novembre 1918 : Au cœur de l’armistice" et "28 octobre 1962 : Au cœur de la crise de Cuba".

« Les 400 coups » : l’école, cette drôle de fabrique à souvenirs

De la conseillère d’orientation qui enterre les vocations aux cours de religion, des humiliations de cour de récréation aux connaissances prétendument "inutiles", cet ouvrage collectif publié aux éditions Fluide Glacial examine l’école sans céder aux facilités de la nostalgie. Les styles graphiques et les tonalités s’y succèdent avec liberté : autobiographie, satire, mauvais esprit, tendresse et franche bouffonnerie se fondent dans un album où chacun semble retrouver un morceau de sa propre scolarité.

« Lenny » : une famille pas comme les autres

À dix ans, Lenny possède un défaut impardonnable : au milieu d’une famille délicieusement dysfonctionnelle, il paraît à peu près normal. Relom retourne ainsi le divan du psychologue comme un gant et fait de "Lenny – On ne choisit pas sa famille !" une petite comédie familiale féroce, volontiers grivoise, où les adultes auraient sans doute davantage besoin d’une consultation que l’enfant qu’ils y expédient.