L’heure des femmes d’Adèle Bréau : un roman aux trames narratives multiples pour célébrer les femmes

3.5

L’Heure des femmes est le septième roman de l’autrice, blogueuse et journaliste Adèle Bréau. Après le succès de Frangines (2020), la romancière  et directrice de la rédaction de Terrafemina parle de nouveau au féminin en racontant et romançant l’histoire de sa grand-mère. Menie Grégoire est recrutée par RTL pour une émission de radio qui a pour objectif de faire parler les auditrices, devenir leur confidente, c’est alors que le succès est au rendez-vous. Que reste-t-il de cet héritage cinquante ans plus tard ? La réponse avec l’enquête d’Esther, documentariste qui se replonge dans cette histoire des femmes et de leurs questionnements.

Avec son émission de radio, Menie Grégoire, bourgeoise recrutée par RTL, découvre et surtout fait découvrir la vie des femmes. À l’image du personnage d’Emmanuelle Béart dans Les Passagers de la nuit qui écoute et recueille des paroles désœuvrées, Menie est la voix des femmes. Au-delà d’une simple écoute, elle interagit clairement avec toutes les femmes, quitte à intervenir aussi dans leurs vies. L’objectif ? À la fois aborder des sujets tabous du féminin pour l’époque (les années 70) et s’entraider. Menie Grégoire et aujourd’hui Adèle Bréau avec son roman nous parlent de sororité, mieux la font vivre réellement.  Tout commence dans le roman en 1932 quand la petite Marie, treize ans, se choisit un prénom plus « guerrier ». Ce sera Menie qui veut dire « Marie » en vendéen… Un hommage dit-elle à celles qui ont combattu, mais qu’on ne nomme quasiment jamais. Pourtant, sa mère insiste, et lui rappelle que c’est inconvenant pour une jeune fille de se battre, de faire des « jeux d’hommes ». « Menie regarde sa mère disparaître tel un fantôme (…) Menie ne comprend pas pourquoi elle paraît si peu épanouie dans une vie qu’elle a pourtant choisie » écrit plus loin la romancière. Et Menie de s’interroger sur son lien avec sa mère qu’elle aime mais dont elle se sent si éloignée côté préoccupations. Déjà dans l’église la voix de l’adolescente « s’impose » à côté de son père qui écoute, après avoir recueilli des vagabonds, des récits de « vie(s) cabossée(s) ». Tout est là qui s’écrit pour Menie : le choix, la voix, le désir d’écouter, de transmettre. Adèle Bréau par ce tout premier chapitre, le seul consacré à Menie avant la radio, construit une destinée romanesque pour sa grand-mère dont elle raconte une période de la vie. On passe ensuite directement aux années 6o-70. En parallèle, nous sommes en 2021 et Esther, qui se remet à peine d’une rupture, va elle aussi bientôt prendre son destin en mains. Il y aura aussi Suzanne et sa soeur Mireille, l’émission de radio changera bientôt leurs vies. Une émission commencée en 1967 et qui durera jusqu’en 1981.

Esther a droit au « je » comme si elle était le double de la romancière qui s’est plongée dans le passé de sa grand-mère pour livrer un récit exaltant sur la parole des femmes, leurs corps et leurs désirs. Esther doit se « reconstruire », elle dit qu’elle n’a « rien que le soulagement d’avoir mis un océan entre mon passé et moi ». Bientôt, elle aura Menie dans sa vie et un désir d’écrire plus grand que la simple collecte d’info pour la nouvelle collection d’un éditeur qui ne s’intéresse plus vraiment à elle. La collection, c’est dans l’air du temps, s’appelle « Femmes d’influence ». Adèle Bréau alterne entre ces deux temporalités, ces deux destins de femmes qui s’entremêlent sans jamais pour autant se rencontrer. À travers leurs deux voix, d’autres histoires se dévoilent, des femmes se détachent. L’écriture est habile, fluide, les questionnements frontaux, réalistes et ceux de 1967 résonnent encore avec notre actualité, comme si mai 1968 n’avait été qu’un lointain souvenir d’émancipation. Finalement pigée dans son histoire d’amour étouffante, destructrice, l’Esther de 2021 était-elle plus libre que la mère de Ménie en 1932 ? La question se pose et les histoires se tissent, résonnent et se répondent. Un grand récit du féminin, de l’entraide et du désir d’être pleinement soi, au moins le temps d’un roman. L’Heure des femmes se termine quasiment sur la création, en 2023, d’une association d’aide aux femmes battues, comme une nouvelle sororité qui s’écrit, une envie de sortir la tête haute et de penser, comme Esther à la fin du livre que la nouvelle journée n’est plus répétitive mais « pleine de promesses ».

L’heure des femmes

Résumé éditeur : Paris, 1967. À l’aube de la cinquantaine, Menie, mère de famille bourgeoise, est recrutée par la radio RTL qui a décidé de renouveler ses programmes. Son rôle ? Faire parler les auditrices. En quelques semaines, c’est la déferlante. Les femmes de la France entière se confient à « la dame de coeur ». Bientôt, à l’heure de la sieste, elles seront des millions à suivre l’émission avec passion. Parmi elles, Mireille et sa soeur Suzanne, qui découvrent qu’elles aussi pourraient maîtriser leur destin. Quant à la vie de Menie, partagée entre le tourbillon d’une société libérée par Mai 68 et les tourments qu’on lui livre, elle en est totalement bouleversée.
Cinquante ans plus tard, Esther, une documentariste qui peine à se reconstruire, va replonger dans ces années pas si lointaines où le sort des Françaises semble d’un autre âge.

L’Heure des femmes, Adèle Bréau
JC Lattès, janvier 2023, 324 pages

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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