« Darkness 5 » : homosexualité au cinéma, un silence parfois assourdissant

Éditée par Lett Motif, la collection Darkness explore la censure dont font l’objet les œuvres cinématographiques. Après des ouvrages dédiés à la violence, la sexualité, la religion et la politique ou encore les « Video Nasties » – une liste de 72 titres stigmatisés par les autorités britanniques à partir de 1983 –, l’éditeur spécialisé dans l’étude du cinéma propose un cinquième recueil de textes, consacré cette fois à l’homosexualité.

Christophe Triollet le précise dès les premières pages de l’ouvrage : « En matière de censure cinématographique, bien avant la violence, le sexe ou la religion, l’homosexualité fait l’unanimité contre elle, sans doute parce qu’elle véhicule dans l’inconscient collectif la transgression absolue qui concentre violence, sexe et religion. » Et celui qui dirige la collection Darkness d’ajouter : « L’homosexualité est assimilée à une anomalie parce qu’elle déroge à la norme, parce qu’elle dérange notre éducation, parce qu’elle porte atteinte au modèle sacré de la famille, donc à notre idéal universel de construction sociale. » Ces considérations seront le cœur battant d’Homosexualité, Censure & Cinéma, qui s’échine à démontrer à quel point la tentative d’éventer sur écran l’amour entre personnes de même sexe a pu être requalifiée en irrévérence.

Où nous en sommes, d’où nous venons

Sur le network américain ABC, une sitcom familiale s’est récemment distinguée en mettant en vedette un couple d’homosexuels. Il s’agit bien entendu de Modern Family, contre laquelle Ryan Murphy s’insurgea en raison d’un prétendu manque d’audace. Pourtant, la série de Christopher Lloyd et Steven Levitan interroge « un habitus hétéronormé », évoque le mariage homosexuel et l’adoption pour les couples de même sexe, selon des procédés résumés en ces termes par l’auteur Benjamin Campion : « … Ce positionnement fictionnel à la fois bienveillant et plus avant-gardiste qu’il n’y paraît peut servir à détourner l’attention du public le plus réactionnaire vers des controverses secondaires, et faciliter ainsi son acceptation tacite d’interdits autrefois enfermés dans un placard de chêne massif fermé à double tour. » La polémique suscitée par l’épisode « Little Bo Bleep » est citée en exemple : Lily prononce plusieurs fois le mot interdit en F, banni des grands réseaux et une fois encore bipé à l’écran, ce qui souleva une vague de protestations éclipsant d’autres sujets peut-être plus passionnels, tels que la banalisation de l’homosexualité.

Cela peut paraître modeste au XXIe siècle, et pourtant les appels à la censure demeurent légion. En appendice de l’ouvrage sont ainsi consignées, sous le titre « Brèves censoriales », plusieurs controverses récentes. Aux États-Unis : un appel au boycott de l’évangéliste Franklin Graham relayé plus de 90 000 fois sur Facebook en raison de la présence d’un personnage gay dans La Belle et la Bête. En Russie : Power Rangers frappé d’interdiction aux moins de 18 ans pour « propagande homosexuelle » parce qu’il met en scène un personnage lesbien. En Inde : Moonlight censuré de manière éparse. En Italie : la RAI 2 supprimant une scène où deux hommes s’embrasse et se justifiant par un « excès de pudeur ». En France enfin : l’affiche de L’Inconnu du lac bannie par les municipalités de Versailles et de Saint-Cloud. Il s’agit là de la perpétuation d’une longue tradition d’interdictions, qu’Homosexualité, Censure & Cinéma radiographie à l’ère du pré-code, dans les péplums, dans les films sur le Moyen-Âge ou encore chez Pier Paolo Pasolini.

Le pré-code hollywoodien, dont la période s’étend de 1930 à 1934, est censé exclure de facto toute évocation de l’homosexualité. Il existe pourtant un répertoire de 150 films comportant des allusions plus ou moins franches à ce sujet interdit. Il faut lire entre les lignes : un tailleur efféminé aux mains baladeuses dans The Public Enemy ; un homme invitant un autre à danser dans Wonder Bar ; des répliques à double sens dans Ladies They Talk About ; un bain de lait d’ânesse dans The Sign of the Cross. Parfois, malgré un caractère plus explicite, le Hays Office reste néanmoins les bras croisés. Il en va ainsi pour le baiser lesbien de Marlene Dietrich dans le Morocco de Josef von Sternberg.

Didier Roth-Bettoni s’intéresse quant à lui à la trentaine d’années d’application stricte du Code Hays (sous le regard attentif de la Legion of Decency) : « Avec ou sans le consentement de leurs auteur.trice.s, des romans et des pièces d’écrivain.e.s aussi fameux.se.s que Lillian Hellman, James M. Cain, Daphne Du Maurier, Dashiell Hammett ou Truman Capote – sans compter celles et ceux de plus obscur.e.s tâcheron.e.s – vont ainsi être raboté.e.s, amputé.e.s, détourné.e.s pour accéder au grand écran. » Le dramaturge le plus célèbre d’Amérique subit lui aussi le travestissement de ses œuvres : Tennessee Williams voit la censure des « perversions sexuelles » – dont l’homosexualité fait partie – transfigurer ses écrits, d’Un Tramway nommé Désir à Soudain, l’été dernier en passant par La Chatte sur un toit brûlant. Il faudra en fait attendre les années 1960 pour que l’homosexualité et ses diverses représentations deviennent plus fréquentes. Entretemps, Otto Preminger, obstiné, avait déjà multiplié les transgressions.

Péplums, films médiévalistes, droit et société

Malgré le Code Hays et l’autocensure, les péplums apparaissent comme un terrain de jeu tout indiqué pour les non-dits homosexuels : torses nus ou couverts de vêtements moulants, combats virils et suggestifs, muscles bandés, râles équivoques… Albert Montagne se penche sur le genre et note notamment que « les films avec les homosexuels sont rares, par peur de censure, et tout est suggéré : regards, métaphores, sous-entendus verbaux et invitations sans geste inconsidéré. Spartacus de Stanley Kubrick (1960) est l’exemple parfait avec la fameuse scène du bain, espace idéal aux chaudes vapeurs et amours folles. » À ses yeux, il n’existe cependant que trois péplums ouvertement homosexuels : Fellini Satyricon, de Federico Fellini ; Sebastiane (Sébastian), de Derek Jarman et Paul Humfress ; Caligula (Gore Vidal’s Caligula), de Tinto Brass. Tous furent frappés d’interdictions et d’« ixification », et à peu près partout.

Yohann Chanoir note que les films médiévalistes se sont peu intéressés à l’homosexualité – 3% d’occurence environ. L’auteur évoque la figure de la folle, la pluralité des genres comportant des personnages gays et les lieux se prêtant plus volontiers aux relations homosexuelles (les châteaux). Viennent ensuite deux chapitres passionnants, dépassant les seules frontières du cinéma, pour se pencher aussi sur les sociétés et les politiques qui y sont appliquées : Christophe Triollet explore le domaine du droit, tandis que Laurent Garreau fait de même avec la « construction identitaire ». Le premier traite de la pénalisation des rapports homosexuels, des thérapies de conversion, des textes juridiques en vigueur dans différents pays, de la polémique française à propos de la diffusion dans les écoles de Tomboy, du conservatisme de la Motion Picture Association of America et de la sous-représentation des personnages LGBT à Hollywood (selon une étude de l’Université de la Californie du Sud, ils étaient absents de 82% des principaux films sortis en 2015). Le second propose au lecteur un tour d’horizon de l’homosexualité telle que « pensée », au cinéma ou ailleurs, dans différentes aires géoculturelles.

En France et chez Pasolini

Marcel Carné, Jean Cocteau, André Téchiné : Alain Brassart se plonge dans le cinéma français à travers trois auteurs aux démarches distinctes. Représentations larvées de l’homosexualité chez Carné, réflexions autour de la figure symbolique du monstre chez Cocteau, traitement frontal (enfin) dans Les Roseaux sauvages de Téchiné. En fin d’ouvrage figurent notamment des chapitres consacrés au cinéma gay israélien et à Pier Paolo Pasolini. Ce dernier déclara un jour : « Mon véritable péché, c’est d’avoir exercé le métier de journaliste en polémiste et en poète, dans la plus totale insubordination. Cette insubordination, ils l’ont transférée sur le plan moral, et l’homosexualité est devenue, par cette opération de transfert, le principe même du mal. » Le cinéaste ayant été visé par pas moins de trente-trois procédures judiciaires – en ce inclus des accusations de détournement de mineurs et de corruption juvénile –, cela en dit long sur la perception négative engendrée par cette homosexualité que Pasolini appréhendait comme le réceptacle de tous les mécontentements (y compris, très certainement, vis-à-vis de ses sympathies marxistes). Durant sa carrière, les plaintes (officielles ou pas) pour obscénité et outrage aux bonnes mœurs furent ainsi monnaie courante.

D’un bout à l’autre, et sans qu’il soit possible d’en résumer pleinement la teneur, l’ouvrage chapeauté par Christophe Triollet multiplie les pistes de réflexion, questionne la censure sous toutes ses formes (commissions, groupes de pression, protection de la jeunesse, judiciarisation, autocensure, etc.) et cherche à replacer l’homosexualité, à bon droit, sur la longue liste des thèmes (partiellement) interdits au cinéma.

Darkness 5 : Homosexualité, Censure & Cinéma, Livre collectif sous la direction de Christophe Triollet
Lett Motif, juin 2019, 280 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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