Seule en sa demeure de Cécile Coulon : une héroïne en plein huis clos jurassien

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Seule en sa demeure est le huitième roman de Cécile Coulon. La romancière et essayiste est aussi poétesse et éditrice. Sa passion pour la course à pied et le Jura nourrissent l’écriture et le décor de ce roman rythmé, dont on ressort essoufflés avec une légère claustrophobie. La place des uns et des autres n’est jamais où on l’attend, l’écriture franchement incisive, sans oublier les tourments intérieurs de ses héros. Une belle réussite.

Quand Aimée ne l’est plus

Avec Seule en sa demeure, Cécile Coulon poursuit le travail entamé dans son précédent roman, Une bête au paradis. Elle met en scène des amours qui sont arrangés, d’autres contrariés, des tourments cachés et un enfermement quasi bestial qui force les personnages à sortir d’eux-mêmes. Avec subtilité et une écriture très rythmée, limite cinématographique, Cécile Coulon raconte, par scènes successives, le lent enfermement d’Aimée. Le roman est haletant parce qu’écrit en partie du point de vue d’Aimée qui, en même temps que le lecture, comprend que quelque chose cloche et qu’il est déjà trop tard. Cette jeune femme très entourée dans sa famille va peu à peu sombrer dans le désamour qu’elle découvre après son mariage arrangé. Ce n’est pas seulement la découverte déceptive de l’autre qui s’écrit ici, mais bien l’enfermement progressif des sens et de l’esprit. Aimée croit succéder à un fantôme, la première femme de son époux, et se découvre bien vite prise au piège. Elle n’est pas désirée, il n’y a donc pas de scène post-mariage où la jeune femme perd sa virginité de manière soudaine et brutale. Au contraire, Aimée attend le moment où Candre la rejoindra enfin pour sentir ce que c’est d’être un couple. Pourtant, tout devrait la combler : un mari cultivé, doux, qui est rempli de petites attentions pour son épouse à l’image du petit déjeuner royal qu’elle découvre chaque matin à son réveil.

Echecs

Or, la demeure dans laquelle Aimée se sent si seule a bien des secrets à révéler. Elle a des yeux aussi qui semblent épier Aimée. Elle est surtout isolée, entourée d’un décor de forêt, d’arbres. Un lieu à coup sûr dont on ne peut pas échapper. C’est donc avec étonnement qu’Aimée apprend qu’Emeline Lheritier fera la route jusqu’à elle pour des cours de flûte, elle qui vient de si loin et a une vie de professeure bien comblée dans une grande ville. Candre semble lui offrir une liberté, une respiration qui rendra Aimée bien plus triste qu’heureuse. Il lui fait entrevoir la possibilité d’un souffle, d’un désir, d’un frisson. Voilà pourtant que les choses se dérobent encore à elle. En lui offrant, en apparence, un immense espace de liberté, lui laissant la possibilité même de fouiller dans son passé, Candre ne laisse cependant aucune maitrise de son destin à Aimée. Même le jeune homme qui traîne autour de la maison tel une bête qui rôde s’avèrera moins laid intérieurement qu’il n’y paraît. Tout s’inverse et s’entremêle chez Cécile Coulon. Une attention aux détails, aux émotions font de cette conteuse d’histoire une romancière haletante. Les sujets qu’elle place au XIXe siècle raisonnent pourtant en permanence avec l’ici et maintenant.

Complexité

Les personnages sont passionnants parce que complexes, avec une multiplicité qui les fait changer presque à chaque page. Dans son travail d’écriture, Cécile Coulon s’attache sans cesse à raconter l’influence du paysage sur l’humain, mais aussi des rencontres. Elle nous invite dans sa poésie à nous attacher aux détails, à la beauté qui chaque jour se trouve sous nos yeux sans que nous prenions le temps de la regarder vraiment. Dans ses romans pourtant très noirs, il y a cette lumière qui s’accroche aussi.  La beauté est partout, mais l’angoisse domine cependant dans Seule en sa demeure que beaucoup ont apparenté au roman Rebecca, de Daphné du Maurier. Pourtant, de femmes mariées très jeunes, il est souvent question dans la littérature comme l’explique Cécile Coulon elle-même : « Là où cela rejoint Daphné du Maurier c’est peut-être dans cette atmosphère qui touche à l’angoisse. Mais j’essaie de bien souligner que cette histoire n’a rien à voir avec celle de mon livre. Je trouve que c’est une belle filiation. Je ne la revendique pas parce que cela n’a pas été voulu. En revanche, je l’accepte sans problème « . Du choix des prénoms, à celui du lieu, Cécile Coulon n’a qu’une obsession : faire littérature avec la vie et sortir ses personnages du déterminisme. Aimée n’est ni sauvée, ni condamnée, elle construit quelque chose avec sa condition, trouve des parades. Le jeu entre le début du roman, très naïf et lumineux et sa seconde partie, de plus en plus sombre, est aussi la preuve d’une écriture maîtrisée, construite.

Raconter 

En plus de ces romans tous finement écrits, construits et racontés, Cécile Coulon est une poétesse moderne de grande envergure qui prépare un troisième recueil de poésie. De ces deux premiers, on aura retenu l’histoire d’une femme libre, amoureuse de sa région (où elle est restée vivre malgré la contrainte de nombreux allers-retours en train), qui vit autant tournée vers l’avenir que dans le souvenir de celles qu’elle a aimées. Dans le premier poème de son premier recueil, Les Ronces, elle concluait par ces mots : « Je voudrais que la poésie soit aussi naturelle à ceux /qui m’entourent que l’émotion qui jaillissait cette nuit-là, devant cette place, /avec cette facilité improbable des moments qui n’auraient pas dû être, /qui furent tout de même, mal fichus, débordants de grâce et de paroles impossibles ». Cécile Coulon est tour à tour déchirante et drôle. L’écrivaine aime éperdument. Elle en est détruite. Elle écrit pour se reconstruire. Mais la poétesse sait aussi être triviale. Le recueil Les Ronces commence ainsi :  » Ça a commencé à cette heure si particulière du soir, / où la fin du jour bouscule le début d’un autre ; / je suis sortie sous la pluie, j’avais faim « . Le cadre est posé. Ici la vie domine. Pas des choses éternelles couchées sous une plume froide. Il y a un cœur qui bat à chaque ligne. Un corps qui vibre.  Voilà bien toute la force de son œuvre, qu’elle démocratise à foison en publiant régulièrement des poèmes sur Facebook et Instagram. C’est sur ces pages aussi qu’elle s’autorise à être drôle, là encore avec un souci du détail et un sens de l’observation propres à tout grand conteur d’histoires !

Seule en sa demeure, Cécile Coulon
L’Iconoclaste, août 2021, 333 pages

Festival

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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