Rétro Stephen King : Misery, un film de Rob Reiner

En 1990, Misery était déjà la 17ème adaptation d’un roman de Stephen King ! Sa réussite est aussi et surtout la preuve que tout ce qui, dans l’œuvre de l’auteur, ne relève pas du fantastique est ce qu’il y a de plus simple à porter à l’écran.

Synopsis : Le romancier Paul Sheldon vient d’achever le dernier tome de la saga littéraire Misery qui l’a fait connaitre. Après un brutal accident de voiture, il est recueilli par Annie Wilkes, une ancienne infirmière qui ne cache pas être fan de ses livres. Mais en découvrant que son nouveau manuscrit s’achève par la mort de son héroïne, elle commence à insister de plus en plus brutalement auprès de Paul, alité, d’en rédiger la suite qui inclurait la résurrection de Misery.

Fan des années 80

Parmi les obsessions de Stephen King, le sentiment d’être prisonnier de ses propres créations se pose là. Cette thématique du pouvoir démiurgique de vie et de mort qu’a l’artiste sur ses personnages est d’ailleurs l’une des bases de sa saga La Tour Noire (sera-t-elle incluse dans l’adaptation ? C’est peu probable). En 1987, son roman Misery exploite cette interrogation en mettant un auteur à succès face à ce que son lectorat peut avoir de plus radical, puisqu’il se retrouve séquestré auprès d’une fan psychopathe. Trois ans plus tard, cette histoire atterrit entre les mains de Rob Reiner, tout juste auréolé du succès international de Quand Harry rencontre Sally, mais qui surtout avait déjà en 1986 signé Stand By Me, la première adaptation d’une œuvre de King déchargée de sa délicate dimension horrifique. Peu enclin à filmer la violence, Reiner a vu en ce thriller psychologique en huis-clos le matériau idéal pour renouveler le coup… à la condition d’abroger les passages les plus sanglants du livre. Ainsi débuta sa seconde collaboration, après Princess Bride, avec le scénariste William Goldman (Butch Cassidy et le Kid, Marathon Man…), chargé de l’adaptation de ce récit dont la théâtralité pouvait sembler difficile à retranscrire sur grand écran.

Dans Misery, King s’est créé un avatar, Paul Sheldon, qui s’est autorisé de se dédouaner de la franchise auquel son nom est attaché pour se permettre de passer à autre chose. Sans doute, King avait-il alors en tête choix similaire fait par Sir Athur Conan Doyle de tuer Sherlock Holmes puis, pour des raisons financières et sous la pression des lecteurs, de le faire revenir dix ans plus tard. Dans le film, l’écrivain a les traits de James Caan (Le parrain, Rollerball…), qui comme son habitude met son physique viril au profit d’une sobriété de jeu qui l’impose comme une figure forte. Mais même le plus fort des hommes ne saurait résister au personnage magistralement incarné par Kathy Bates (Dick Tracy, Titanic). L’aisance dont elle fait preuve à passer du statut de guérisseuse bienveillante à celui de groupie hystérique, pour finalement se révéler être une redoutable schizophrène, sans perdre en crédibilité à aucune phase de sa déviance lui fait amplement mériter son Oscar de la meilleure actrice. La multiplication des gros plans en contre-plongées l’impose de plus comme une figure horrifique aisément comparable au Jason Bates de Psychose.

Alors que son travail est habituellement rattaché à des films légers, Rob Reiner est parvenu avec Misery à mettre en place un suspense si intense qu’il s’est imposé comme une référence en termes de huis-clos horrifique.

D’ailleurs la comparaison au cinéma d’Alfred Hitchcock ne s’arrête pas là car Rob Reiner parvient, comme le maitre du suspense avant lui, à tirer parti de l’unicité du décor pour faire monter crescendo la tension. Tandis que le film va avancer, et au fur et à mesure que Paul va prendre conscience de la dangerosité d’Annie, la mise en scène, tout en restant d’une sobriété remarquable, va habilement parvenir à nous faire ressentir cet étouffant effet de claustrophobie dans cette chambre qui va nous sembler de plus en  plus étroite. L’idée même que l’unique accès visible sur l’extérieur, la fenêtre, ne laisse à voir qu’un vaste paysage d’un blanc immaculé par la neige renforce encore cette irrépressible sensation de réclusion. Les ruptures de ton, subtilement appuyées par la musique, illustrent parfaitement les brusques changements d’humeur d’Annie. C’est ainsi que nous partageons pleinement la peur de Paul à l’égard de sa geôlière et, par extension, sa volonté de fuir, source de toute la tension dramatique et du suspense lors de ses tentatives d’évasion. Là où Stephen King avait 350 pages pour faire évoluer en douceur la relation entre les deux personnages, Rob Reiner mise donc sur la brutalité de son évolution pendant la centaine de minutes à sa disposition pour en faire ressortir la dimension horrifique. Le défi est gagnant, on ne peut le nier.

Mais, puisque Misery n’est pas entièrement un huis-clos, il lui arrive de nous faire respirer en s’éloignant quelque peu du carcan de Paul. C’est ainsi que certaines scènes se concentrent sur le personnage du shérif Buster (Richard Farnsworth) chargé par l’éditrice (Lauren Bacall) de retrouver son auteur disparu. Cet arc narratif représente la principale différence entre le livre et le film, car William Goldman a bien saisi que, au regard de la durée du long-métrage, s’attarder sur les recherches de la Police se serait traduit par des ruptures de ton regrettables, mais son choix n’en est guère plus astucieux. Ainsi, alors que l’enquête  policière est, dans le livre, dépourvue d’une figure pour l’incarner mais n’en reste pas ressentie comme pouvant être l’unique chance de survie à Paul, ainsi que le prétexte à un meurtre sanglant de la part d’Annie, elle n’a, dans le film, droit qu’à quelques passages qui n’ajoutent en rien au suspense ressenti dans le noyau de l’action et par conséquent ne servent à rien de concret. A sa façon, la conclusion est elle aussi très amputée, mais parvient, en un seul jeu de regard, à parfaitement faire ressortir le traumatisme de Paul après cette expérience entre les mains de la terrifiante Annie, qui restera également dans la mémoire des spectateurs l’un des personnages les plus redoutables du cinéma.

Telle une malédiction, le sort a voulu que ni les acteurs, ni le réalisateur, ni même le scénariste (qui pourtant adapta d’autres romans de Stephen King… sans succès), ne parvinrent par la suite à retrouver une occasion de briller à travers un film aussi marquant que Misery.

Misery : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=7riXLLrFcmg

Misery : Fiche technique

Réalisation : Rob Reiner
Scénario : William Goldman, d’après le roman Misery, de Stephen King
Interprétation : James Caan (Paul Sheldon), Kathy Bates (Annie Wilkes), Lauren Bacall (Marcia Sindell), Richard Farnsworth (Buster)…
Photographie : Barry Sonnenfeld
Montage : Robert Leighton
Musique : Marc Shaiman
Direction artistique : Mark W. Mansbridge
Producteurs : Rob Reiner, Andrew Scheinman
Sociétés de Production : Castle Rock Entertainment, Nelson Entertainment
Distributeur :  UGC Ph
Budget : 20 000 000 $
Récompenses : Oscar de la meilleure actrice et Golden Globe de la meilleure actrice dans un film dramatique pour Kathy Bates en 1991
Classification : Interdit aux moins de 12 ans
Genre : Thriller
Durée :  107 minutes
Date de sortie : 13 février 1991

Etats-Unis – 1990

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Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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