TCM Cinéma Programme : Crossing Guard, un film de Sean Penn : Critique

[Critique] Crossing Guard

Un film disponible sur TCM Cinéma à partir du 22 mai 2016, à l’occasion de la soirée Spéciale Vilmos Zsigmond

Synopsis : Après avoir purgé une peine de six ans pour avoir accidentellement tué une gamine alors qu’il conduisait en état d’ivresse, John Booth sort de prison, bien décidé à absoudre ses torts. Freddie Gale, le père de la jeune défunte va enfin pouvoir se venger, il décide alors de lui laisser trois jours de sursis.

Double Penn

Son premier film, The Indian runner (1991), nous avait déjà prouvé que, derrière la caméra, l’ancien enfant terrible d’Hollywood Sean Penn était capable de faire preuve d’une extrême sensibilité. Quatre ans plus tard, il remet le couvert quand, marqué par le décès prématuré du fils son ami Eric Clapton alors que lui-même venait d’avoir son premier enfant, il se lance dans l’écriture, la production et la réalisation d’un étonnant long-métrage sur fond d’interrogation sur la culpabilité autodestructrice face à un tel drame. Ce sentiment va prendre la forme de deux schémas comportementaux radicalement opposés : Celui un père endeuillé qui sombre dans un désir de vengeance au point de perdre toutes ses attaches avec ce qui lui reste de famille, et de l’autre celui d’un tueur accidentel rongé par un besoin rédemption qui tourne à l’obsession. La possibilité ou non de pardonner, à l’autre comme à soi, est ainsi l’enjeu de ce face à face qui, plutôt que d’être frontal va passer par une étude approfondie de ses deux antagonistes.

La problématique du pardon va d’ailleurs implicitement dépasser le cadre du fait divers sordide pour atteindre une dimension plus universelle et historique via le simple choix du nom de ce chauffard (John Booth n’étant ni plus ni moins que l’assassin de Lincoln, une similitude qu’il est difficile d’admettre comme anodine !).

Le postulat de départ pose d’entrée de jeu le doute quant à la tournure que va prendre le scénario : Allait-il se présenter à la façon d’un revenge movie, adoptant le point de vue de cet homme qui trouve légitime de se faire justice lui-même, ou à l’inverse d’un mélodrame psychologique autour de ce tueur, rendant larmoyants l’expression de ses remords et son impossibilité de faire à la fois le deuil de ce qu’il a commis parallèlement à sa réinsertion sociale ? Mais Sean Penn est bien trop malin pour s’être laissé enfermer dans l’un ou l’autre de ces moules cinégéniques préconçus, préférant laisser toujours plus de place à la part sensible et à l’humanité amochée de ses personnages.

Pour cela, il installe deux astuces, qui vont devenir l’alpha et l’oméga de sa réalisation : D’abord, celle de faire du père un être violent bien plus antipathique que cet ex-taulard plein de tendresse, brouillant ainsi les cartes du manichéisme propre à la dualité entre victime et bourreau, mais surtout celle de mettre en place un montage alterné au rythme apaisé qui donne le temps à leur détermination et leurs doutes de se creuser. Le réalisateur créé ainsi un terrain d’observation idéal pour scruter les blessures internes de ces deux hommes brisés, en particulier dans leurs façons contradictoires mais finalement convergentes de se comporter avec les femmes qui les entourent, marquant bien que la prise de conscience de leurs faiblesses respectives se révèle être un frein à leur reconstruction affective, et aussi – et c’est là que le film est porteur d’un terrible fatalisme – que l’aura de la jeune fille morte six ans plus tôt suscite toujours plus de passion que ne peuvent en fournir les vivants.

Grâce au travail du légendaire chef opérateur Vilmos Zsigmond, le chasser-croiser entre les deux hommes va se faire dans un Los Angeles filmé majoritairement de nuit. Des images nocturnes d’une beauté plastique qu’il faudra attendre près de dix ans, et le Collateral de Michael Mann, pour se faire égaler. Un tour de force technique consolidé par le soin avec lequel Sean Penn s’applique à filmer ses acteurs, et en particulier dans cette langoureuse scène d’ouverture où Jack Nicholson erre dans la foule au rythme du magnifique Missing de Bruce Springsteen. A noter d’ailleurs l’usage de ralentis, déjà présents dans Indian Runner où ils appuyaient la violence de certains gestes, mais qui sont à l’inverse ici révélateurs de la solitude de ceux qui les accomplissent.

Le générique d’ouverture, une scène mythique :

C’est incontestable, Sean Penn aime ses acteurs. Le rôle de ce père vengeur borderline semble avoir été écrit pour Jack Nicholson, à qui Penn redonnera le rôle principal de son The Pledge six ans plus tard, et que David Morse, dont les studios semblent incapable de prendre conscience du potentiel, ait été rappelé après The Indian Runner sont les preuves de l’indéfectible fidélité du réalisateur envers ses comédiens. Le choix le plus audacieux du casting est sans aucun doute celui qui a consisté à faire prêter les traits de l’ex-femme du personnage de Jack Nicholson à Anjelica Huston, autrement dit à l’ex-femme de Jack Nicholson. Ce pari est une réussite, puisque les scènes qu’ils partagent sont d’une intensité conflictuelle imparable. Leur tête-à-crossing-guard-anjelica-huston-jack-nicholsontête dans le snack est d’ailleurs l’une des scènes les plus fortes du film.

Mais ce casting n’est-il pas non plus la limite du long-métrage, car après tout, que retient-on de Crossing Guard sinon le souvenir d’un Nicholson dans un rôle taillé sur mesure ? Certainement le développement de son intrigue, fâcheusement pauvre en rebondissements. Nul doute que, pour le spectateur qui n’a pas les clefs qui lui permettraient de voir dans le rôle de David Morse une projection de Sean Penn, le personnage pourra sembler assez insipide et donc nuire à l’équilibre sur lequel est censé reposer le film. Ce n’est pas uniquement parce que sa petite-amie est interprétée par Robin Wright, à l’époque la femme du réalisateur, mais surtout parce qu’il partage avec lui un douloureux voyage en prison dont il aimerait faire oublier les causes, qu’il faut voir dans ce John Booth son alter-égo. Dès lors son parcours apparaît comme un déballage des fêlures intimes de la part de Sean Penn et fait donc de son film une forme de quête de rédemption par procuration. Mais alors faut-il lire dans les frasques nocturnes de son ennemi la représentation de son passé refoulé d’alcoolique notoire ? Si c’est le cas, alors le plan final, qui les réunit pour la première fois à l’écran, prend une signification qui, à lui-seul, fait de Crossing Guard une œuvre indispensable pour cerner l’intériorité chaotique de Sean Penn.

Malgré son esthétique irréprochable et l’excellent travail fait sur l’ambiguïté morale des personnages, accentuée par des interprétations brillantes, le sentiment que l’intrigue fait du sur-place légitimé par le manque d’évolution de ces fameux personnages jusqu’à la conclusion, peut laisser conclure que cette réalisation de Sean Penn est un peu vaine. Mais dès l’instant que l’on parvient à en décortiquer sa dimension intimiste, voir psychanalytique, le résultat en devient profondément bouleversant.

Crossing Guard : Bande-annonce

Crossing Guard : Fiche technique

Titre original : The Crossing Guard
Réalisateur : Sean Penn
Scénario : Sean Penn
Interprétation : Jack Nicholson (Freddy Gale), David Morse (John Booth), Anjelica Huston (Mary), Robin Wright (Jojo), Piper Laurie (Helen Booth), Richard Bradford (Stuart Booth) …
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Jay Cassidy
Musique : Jack Nitzsche
Décors : Michael D. Haller
Producteur : Sean Penn, David Shamroy Hamburger
Sociétés de production : Miramax
Distribution (France) : Miramax
Durée : 109 minutes
Genre : Drame, thriller
Date de sortie : 15 novembre 1995

Etats-Unis – 1995

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.