Les Hauts de Hurlevent, un film d’Andrea Arnold : Critique

A peine quelque mois après l’adaptation de Jane Eyre (Charlotte Brontë) par l’américain Cary Joji Fukunaga (sin Nombre), voici qu’Andrea Arnold délaisse les HLM de Red Road et de Fish Tank, ses deux films primés à Cannes, pour une 27ème adaptation de Les Hauts de Hurlevent, unique roman d’Emily, une autre Brontë.

Synopsis : Angleterre – XIXème siècle. Heathcliff, un enfant vagabond, est recueilli par M. Earnshaw qui vit seul avec ses deux enfants, Hindley et Cathy, dans une ferme isolée. Heathcliff est bientôt confronté aux violences de Hindley, jaloux de l’attention de son père pour cet étranger. Le jeune garçon devient le protégé de Cathy. A la mort de M. Earnshaw, Cathy est courtisée par le fils de riches voisins, laissant peu à peu Heathcliff à la merci de Hindley. A l’annonce du prochain mariage de Cathy, Heathcliff s’enfuit. L’attachement fraternel qu’il vouait à Cathy se transforme alors en un amour obsessionnel…

Animal Kingdom.

Les sœurs Brontë sont si peu conventionnelles pour leur époque, Emily en particulier avec sa sauvagerie, si romantiques et si gothiques, qu’il n’est pas étonnant que la cinéaste, qui ne craint pas l’adversité, ait eu envie de se frotter à ce roman, de manière assez radicale il faut bien le dire, en expurgeant justement le gothique et en réalisant un film extrêmement naturaliste. Les Hauts de Hurlevent, ce classique de la littérature anglaise, raconte une très sombre histoire d’amours et de vengeance. Heathcliff est un bohémien recueilli par le père de Cathy Earnshaw. Hindley, le frère de Cathy, profite de la mort de Mr Earnshaw pour ramener Heathcliff plus bas que terre en le traitant pire qu’un esclave, alors qu’en même temps de sentiments profonds se nouent entre ce dernier et Cathy. Leur relation est contrariée et Heathcliff s’enfuit. Le roman se déroule sur de longues années, et Heathcliff, devenu prospère, revient à Wuthering Heights pour fomenter une vengeance à travers les générations. Emily Brontë s’est beaucoup inspirée de son propre frère Bramwell pour composer des hommes féroces et violents (Heathcliff et Hindley). Tout comme ses sœurs, tout comme George Sand, l’auteure a dû prendre le pseudonyme masculin d’Ellis Bell pour publier son histoire, encore plus avant-gardiste que celles de ses consœurs…

Tourné en format « carré » 4/3, comme Fish Tank, cette nouvelle version est aux antipodes du film de William Wyler tourné en 1939, l’adaptation la plus célèbre à ce jour, un vrai film en costumes, lisse, avec un Laurence Oliver aussi éloigné que possible du « gitan » décrit plusieurs fois dans le livre de la romancière. Par comparaison au Jane Eyre de Fukunaga, qui laisse au contraire les paysages prendre une dimension expansive sur sa pellicule, Andrea Arnold  choisit de contenir les vastes landes du Nord de l’Angleterre, les moors du Yorkshire qu’elle filme en long, en large et en travers dans les environs du chemin du Pennine Way, dans un format plus étriqué, comme pour ramener les choses à hauteur des deux enfants, Heathcliff (Solomon Glave) et Cathy (Shannon Beer), qui occupent une large partie du récit.

De telles contradictions s’insèrent dans un schéma global de radicalité qu’Andrea Arnold semble s’être fixée pour la réalisation de ce film. Ainsi, par exemple, si les intentions socio-politiques d’Emily Brontë ne sont pas forcément claires ni conscientes en choisissant de faire de Heathcliff un étranger (« a dark-skinned gypsy »), la cinéaste va au bout de la logique en mettant en exergue la différence, et en adoptant un Heathcliff noir. Ainsi encore, la caméra constamment à l’épaule, produisant des images heurtées qui sont là pour interroger le regard ; et ainsi enfin, l’absence quasi totale de musique, à l’exception d’une magnifique chanson des Mumford & Sons à une minute de la fin du film, pour laisser la part belle au hurlement du vent. Les dialogues rares et l’authenticité amenée par le relatif anonymat du casting viennent compléter un tableau âpre et intransigeant, qui pourrait en rebuter plus d’un, et pourtant d’une beauté indiscutable (elle a gagné le prix de la meilleure Contribution Technique à Venise), et d’une sensualité inattendue.

Par dessus tout, la cinéaste a choisi un point de vue original pour raconter cette histoire gothique pleine de fantômes, en s’attardant sur la première partie du livre, celle qui concerne l’enfance des protagonistes. Cette mise en avant des enfants, en âge de courir partout et après les animaux lui donne l’occasion de filmer en gros plan, à la manière d’un documentaire animalier, tous les insectes et tous les oiseaux cités par Emily Brontë elle-même : alouettes, chardons, merles ou linottes…Une sorte d’animalisme ou d’anthropomorphisme qui appuie les affirmations de la cinéaste qui pense qu’au centre du roman repose l’idée de l’être humain comme un animal parmi les autres, le plus dangereux d’entre eux sans doute.

De fait, l’amour n’est pas l’enjeu central de la version d’Andrea Arnold du film. Filmé du point de vue d’Heathcliff, le monde est avant tout sensoriel. Une séquence en particulier, aboutissant dans un superbe corps à corps dans les landes boueuses, résume magnifiquement tout ce que la cinéaste voulait montrer : les deux jeunes adolescents se poursuivent et tombent dans la boue dont ils s’emploient à s’enduire l’un l’autre, un acte qui enracine leur attachement plus fortement que des mots…

Tronquée de ses chapitres du début et de la fin, la version d’Andrea Arnold de Les Hauts de Hurlevent a davantage à voir avec ses précédents films, dits sociaux, qu’avec un film en costumes. Les paysages extrêmes du Yorkshire ne sont pas loin des rues et des tours de Red Road. Et bien que la radicalité fasse un peu système (anachronismes de dialogues tels que « fuck you all, cunts », Les Hauts de Hurlevent est un film qui mérite l’attention, voire l’effort, tant la cinéaste ne cherche pas la facilité.

Les Hauts de Hurlevent : Bande annonce

Les Hauts de Hurlevent : Fiche technique

Titre original : Wuthering Heights
Réalisateur : Andrea Arnold
Scénario : Andrea Arnold et Olivia Hetreed, d’après le roman d’Emily Brontë
Interprétation : James Howson (Heathcliff adulte), Solomon Glave (Heathcliff enfant), Paul Hilton (Mr. Earnshaw), Shannon Beer (Cathy jeune), Lee Shaw (Hindley), Amy Wren (Frances), Michael Hughes (Hareton), Kaya Scodelario (Cathy adulte), James Northcote (Edgar Linton), Nichola Burley (Isabella Linton)…
Musique : Mumford & Sons pour la chanson finale
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Nicolas Chaudeurge
Producteurs : Robert Bernstein, Douglas Rae, Kevin Loader, Matt Delargy, James Saynor
Maisons de production : Ecosse Films, Film4, HanWay Films, Goldcrest Films International
Films Distribution (France) : Diaphana Films
Récompenses : Prix de la meilleure Contribution technique – Festival de Venise
Budget : 5 000 000 GBP
Durée : 129 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 5 Décembre 2012

Royaume Uni – 2011

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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