Le Caravage, un film d’Alain Cavalier: Critique

Alain Cavalier est aujourd’hui connu pour être un réalisateur de films intimistes tournés seul ou avec une équipe très réduite. Le cinéaste a débuté avec le cinéma commercial traditionnel et s’en est progressivement émancipé en développant un style propre, plus épuré, plus documentaire.

C’est avec Thérèse, sorti en 1986 que Cavalier va asseoir son statut de réalisateur reconnu et s’assurer la liberté de filmer ses sujets comme il le souhaite. Cette aisance qu’il a réussi à acquérir lui permet de créer une œuvre singulière qui s’attache à être au plus près de ces acteurs. Dans Le Caravage, c’est de ce geste cinématographique qu’il est question. Alain Cavalier filme le quotidien de Bartabas, fondateur du théâtre équestre Zingaro. Cette compagnie renouvelle le spectacle équestre en lui associant la danse, la musique et bien d’autres disciplines artistiques.

Des chevaux et des hommes

La relation entre le filmeur et le filmé est au cœur des films de Cavalier. Tantôt il se met en scène et joue l’acteur autant que le cinéaste, tantôt, il est présent par la voix. Cette voix du filmeur se traduit dans les échanges avec ses personnages, ou sous forme de voix off qui tient plus du commentaire instantané puisque le cinéaste parle de façon spontanée, sans préparer de texte, au cours de son tournage, au gré des images qui défilent. Avec Le Caravage, le Cavalier volubile s’efface. Ses interventions vocales sont très rares (une ou deux occurrences seulement), le réalisateur assiste en spectateur au rapport entre l’homme et l’animal. Dès qu’il le peut, il se place aussi près que possible du cheval, ce qui donne lieu à de très beaux plans, les yeux dans les yeux avec la bête. Cette caméra se fait intrusive parfois, pénétrant dans l’intimité de l’écurie et filmant le cheval qui dort, urine, et défèque. Cette trivialité fascine Cavalier, on le sait (Lieux saints en est l’un des exemples les plus probants).

Mais, quand il s’agit d’être témoin d’une séance de travail entre Bartabas et Le Caravage, le réalisateur n’a pas le choix, il est évincé, renvoyé derrière la barrière du manège. Cette distance qui lui est imposé, il va essayer de s’en affranchir en filmant encore et encore l’entraînement rigoureux du cheval et son cavalier pour tenter de capter un instant de grâce, quelque chose qui montre qu’il y a plus qu’un simple rapport de force entre un dominant et un dominé. La routine devient rituel, chaque jour, on panse, on harnache. Pas de parole superflues, c’est le geste et seulement le geste qui compose la partition de ce film. Quand on a compris que l’enchaînement de ces scènes revient comme une litanie, on guette le moment où l’improvisation s’immiscera dans le fonctionnement de cette machine bien huilée. Parfois, elle arrive, comme lors de cette séquence qui suit une séance de travail où le cheval, laissé libre un moment dans le manège, s’approche de l’objectif et le lèche consciencieusement. « C’est flou, on ne voit absolument plus rien » dit Cavalier amusé. La rencontre brute entre le filmeur et le filmé.

Le Caravage peut provoquer un sentiment de frustration tout autant qu’une sensation d’apaisement et de sérénité. Ceux qui voudront tout comprendre des arcanes du dressage équin et de cette relation particulière, entre obéissance et coopération, qui lie un cavalier à son cheval risqueront immanquablement d’être déçus. Pour les autres qui accepteront d’être les simples spectateurs, derrière la barrière du manège, peut-être ceux-là feront-ils l’effort de percevoir qu’au-delà de la soumission de l’animal à l’homme qui est bien réelle, il y a quelque chose qui tient du rapport de confiance et d’amitié que chacun met en l’autre.

Synopsis : Chaque jour, de bon matin, Bartabas travaille son cheval préféré Le Caravage. Tous les deux ont une conversation silencieuse où chacun guide l’autre. Atteindront-ils une certaine perfection qui les autorise à se présenter devant un public ? Traverser les pépins de santé, se remettre de séances ratées, s’affiner, goûter la joie d’un sans faute. Le cinéaste est admis à être témoin de cette intimité. A la longue, c’est la naissance d’un trio où les cœurs sont ensemble. Le spectateur en fera peut-être un quatuor.

Le Caravage : Fiche technique

France
Genre : Documentaire
Réalisation : Alain Cavalier
Distribution : Bartabas
Montage : Emmanuel Manzano
Son : Florent Lavallée
Produit par Michel Seydoux
Distribué par Pathé Distribution
Durée : 1 heure 10 minutes
Date de sortie : 28 Octobre 2015

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.