Une seconde mère, film d’Anna Muylaert : critique

Hier, l’Amérique latine nous a donné  « Gloria » (Paulina Garcia) un beau film du chilien Sebastián Lelio. Aujourd’hui, elle nous livre « Une seconde mère » (Régina Casé) de la brésilienne Anna Muylaert. Deux films qui racontent une histoire centrée sur des femmes d’un âge certain, dans l’ombre mais lumineuses, et qui s’ouvrent enfin à la (vraie) vie.

La confusion des sentiments

« Une seconde mère » met en scène Val, une « Empregada », une employée de maison comme il en existe dans toutes les classes moyennes et supérieures du pays. Val travaille et vit chez « Monsieur » Carlos et « Madame » Barbara, une famille bobo composée d’un mari rentier et très dépressif et d’une femme (hyper)active dont les dents rayent le parquet, ainsi que de Fabinho, le fils de la maison, le bébé de Val, un ado qu’elle affectionne et qui l’affectionne.

Val est littéralement la bonne à tout faire, à promener le chien et ramasser ses crottes, à préparer à manger comme à étendre le linge, à câliner son Fabinho, à servir de confident ou de complices aux uns et aux autres. A servir sans relâche et sans animosité, mais au contraire imprégnée de la « fausse conscience » chère à Marx qui annihile toute velléité de révolte par rapport à un ordre qu’elle suppose établi pour toujours.

La conscience de classe, ce sont ses employeurs qui l’ont, Barbara en particulier, eux aussi hermétiques face à la réalité de leur relation avec Val, se pensant en bienfaiteurs jusqu’à ce que Jessica, la fille de Val, arrive en ville comme un chien dans un jeu de quille et réveille tout ce beau monde de sa douce torpeur.

Symbolisant  le changement dans une société brésilienne figée dans des traditions séculaires, Jessica va déciller avec aplomb les yeux de tous : elle propose de dormir dans la chambre d’amis des maîtres, se laisse inviter à manger à la table des maîtres (et servie par sa mère, horrifiée, incrédule et impuissante devant ces évènements), et fait bien plus encore jusqu’à l’explosion finale.

Le thème du film d’Anna Muylaert tourne autour de ce travail domestique au Brésil, un thème épineux car à la fois il permet à des milliers de personnes notamment du Nordeste à vivre, y compris au prix de séparations douloureuses, les employées de maison vivant séparément de leur propre famille pour vivre avec cette autre famille et la servir nuit et jour ; et à la fois il a une résonance particulière, du fait de l’histoire de  l’esclavage au Brésil.

Le manichéisme peut guetter le film et sa réalisatrice à tout instant, et pourtant, Anna Muylaert les déjoue plutôt habilement. Alors même que 60% de ces employées de maison sont noires, Val ne l’est pas, la thématique de l’ancien esclavage n’est pas au centre du débat. La réalisatrice veut se focaliser sur l’histoire personnelle de Val, de ses relations avec son entourage, et surtout avec Fabinho, l’enfant qui a reçu toute son affection, et avec Jessica, celle qu’elle n’a pas vue pendant 13 ans, celle qu’elle ne reconnaît même pas à sa descente de l’autobus.

Le titre original de ce film est « à quelle heure elle rentre ». Vers le début du film, Fabinho pose cette question à Val, sa nounou ; sa « vraie » mère n’est jamais là. Jessica, elle aussi, raconte que pendant les longues absences de sa mère, elle ne cessait de poser cette question à son entourage. La réalisatrice s’applique à montrer ce chassé-croisé filial, comme lorsqu’un Fabinho chagrin préfère se blottir dans les bras de sa nounou que dans ceux de sa mère ; ou encore quand auprès d’une amie, un autre membre de la domesticité, elle critique sévèrement sa fille Jessica et ses manières qu’elle juge cavalières…La façon n’est pas toujours très subtile, les situations assez convenues et prévisibles, et Régina Casé ne fait pas toujours dans la sobriété, mais on ressent le tourment de Val dans cette confusion des sentiments.

Les personnages sont dessinés assez généreusement, et en dehors du rôle de Val, il existe un bon équilibre entre tous. On sent peut-être une tendresse particulière pour le personnage de Carlos, le père de famille, un homme qui n’a pas trouvé sa place dans la maisonnée, et que l’arrivée de Jessica va enfin éveiller. Les petits récits dans le récit permettent d’imprimer un rythme dynamique au film, et de le sortir d’une estampille film social qui pourrait vite lui être accolée.

« Une seconde mère » est un film drôle et tendre et qui recèle des surprises malgré son côté conventionnel. Ainsi, par exemple, dans cette scène en apparence anodine : pour l’anniversaire de Barbara – où Val fait le service sans que jamais aucun invité ne la remarque ni ne la remercie –  Val lui offre un  service à café noir et blanc. Barbara lui demande de ranger ce cadeau qu’elle a à peine déballé. De retour à la cuisine, Val s’amuse à présenter les tasses comme suggéré sur la boîte, en mélangeant les sous-tasses d’une couleur avec les tasses de l’autre couleur : non seulement le burlesque du snobisme sous-jacent est bien mis en avant  par Anna Muylaert, mais en plus, on pourrait y voir les prémices d’une envie de bousculer la tradition de la part de Val, les prémices de ce mélange des couches sociales que l’arrivée de Jessica a catalysé. Une belle trouvaille de cinéaste.

Synopsis : Depuis plusieurs années, Val travaille avec dévouement pour une famille aisée de Sao Paulo, devenant une seconde mère pour le fils. L’irruption de Jessica, sa fille qu’elle n’a pas pu élever, va bouleverser le quotidien tranquille de la maisonnée…

Une seconde mère : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=wG8kGtOSAlc

Une seconde mère : Fiche Technique

Titre original : Que Horas Ela Volta
Date de sortie : 24 Juin 2015
Réalisateur : Anna Muylaert
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 114 min.
Interprétation : Regina Casé (Val), Michel Joelsas (Fabinho), Lourenço Mutarelli (Carlos), Camila Márdila (Jéssica), Karine Teles (Bárbara), Helena Albergaria (Edna)
Scénario : Anna Muylaert
Musique : Fábio Trummer
Photographie : Barbara Alvarez
Montage : Karen Harley
Nationalité : Brésil
Producteur : Fabiano Gullane, Débora Ivanov, Gabriel Lacerda,
Anna Muylaert
Maisons de production : Gullane Filmes, Africa Filmes, Globo Filmes
Distribution (France) : Mémento films distribution

 

 

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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