Pourquoi il faut en finir avec Walking Dead

C’est dans une relative indifférence que s’est achevée le 15 avril dernier la huitième saison de Walking Dead, carton planétaire d’AMC adapté du comic-book éponyme de Robert Kirkman. Enfin, carton planétaire, c’est vite dit étant donné l’érosion progressive de l’audience qui voit la série revenir aux scores d’origine de 2011 sur cette saison. Après des pointes à 15 millions entre-temps, ça pique. Les chiffres seraient cependant un problème moindre (quoique) si les retours critiques, eux, étaient bons. Hélas, tandis que Game of Thrones, sa grande rivale, n’en finit visiblement plus de grimper, Walking Dead périclite jusqu’au point de non-retour. Comment en sommes nous arrivés là ? Explications depuis le point 0.

J’ai souvent reproché aux premiers lecteurs de Walking Dead une certaine ignorance du genre. Quand ils affirmaient que le comics de Kirkman était inédit car il se concentrait sur l’humanité survivante, il y avait de sérieux arguments pour les gifler. Comment peut-on être à ce point inculte ? Comment peut-on clamer aussi bêtement que l’ADN même du genre constitue l’iconoclasme de cette production ? Tout juste comme si Romero n’avait jamais existé. Or, nul besoin d’expliquer à toi, cher lecteur, que le zombie (comme toute grande figure monstrueuse) est une métaphore de l’humanité. Et que bien entendu, ces récits horrifiques sont là pour parler des survivants et interroger ce qu’il reste de notre espèce déliquescente. Et ce depuis les origines, et pas seulement depuis les écrits, assez moyens en plus, de Kirkman.

Ce n’est donc pas forcément acquis, voire un peu énervé par ma lecture, que j’abordais cette adaptation sérielle en 2011. Et si la saison 1 n’était pas une grande entrée en matière, elle était au moins suffisante pour vouloir pousser plus loin. A raison puisque la saison 2 était nettement plus convaincante, s’attardant vraiment sur ses protagonistes et créant des relations intéressantes et tendues. Ce qu’on ne savait pas, c’est que la malédiction Walking Dead allait pointer le bout de son nez.

 

Car pendant la diffusion de cette saison 2, Kévin (appelons-le Kévin, no offense), 14 ans, trépigne devant son écran s’exclamant : « Azy, y’a pas assez de zombies et d’action, c’est nul ! ». Et tous les Kévin de la planète d’exprimer en cœur leur déception devant cette série de zombies qui parle trop. Alors, on vire le showrunner Franck Darabont (déjà peu en odeur de sainteté) et son successeur, Glenn Mazarra, met en place une saison 3 plus musclée, plus gore, versée dans le fan-service et fondamentalement plus stupide. Alors là des tripes, des morts, de la violence, c’était buffet à volonté ! Par contre niveau personnages…. Certains d’entre eux devenaient inintéressants, d’autres disparaissaient comme ça, sans même avoir droit à leur scène de fin et des revenants absents depuis plusieurs épisodes étaient de retour uniquement pour être trucidés. Et ne parlons pas du Gouverneur, méchant nullissime mais tout de même moins que son interprète.

Ainsi, en répondant aux attentes de ses fans les plus idiots, la série plongeait tête la première. Sa malédiction était en marche. Et je n’ai pas honte de le dire aujourd’hui, Walking Dead a été suivie durant sept ans par une part non négligeable d’idiots. Sa baisse qualitative, parfois d’un épisode à l’autre, tenait simplement au fait qu’AMC cédait crassement à leurs envies primaires exprimées sur les réseaux sociaux. Et, sans grand étonnement, les plus mauvais épisodes étaient souvent les plus appréciés par la minorité cacophonique. Maintenant que je me suis fait des amis, reprenons le cours des événements.

Car l’ironie, c’est que cette stratégie fan-service va fonctionner et que la saison 3 va propulser l’audimat de la série. A charge pour Scott Gimple, nouveau showrunner, de continuer sur cette lancée. On assiste alors à un braquage de toute beauté, Gimple reprenant en main le show pour l’amener, au moins sur la saison 4, très haut. Focalisé sur ses persos, cassant le groupe en cours de route, renouvelant les situations et les dilemmes, Gimple n’offre pas une continuité mais une forme de reboot à la série. Jusqu’à créer des bottle episodes formidables, comme l’errance de Daryl et Beth qui reste à ce jour le meilleur épisode de la série. A l’exception d’un catastrophique mid-season finale (l’assaut sur la prison), la saison 4 est quasiment parfaite et surtout, fait poindre de l’émotion et de l’empathie dans un show qui en manquait cruellement. Il y eu bien un ou deux Kévin pour râler mais dans l’ensemble, la série gagna encore des adeptes.

Gimple ne va cependant jamais ré-atteindre ses cimes par la suite et être de plus en plus cornaqué au fil des 5 saisons qu’il supervisera. Néanmoins, il va réussir à tenir le show dans un véritable entre-deux, ménageant la chèvre et le chou pour contenter tout le monde, y compris les idiots. En saison 5 et 6, la série crève les plafonds d’audience, devient l’une des plus suivies du câble et sa présence dans le champ médiatique explose. Walking Dead, comme sa rivale Game of Thrones lancée la même année, deviennent les phénomènes de société incontournables que l’on connaît. Et si l’une comme l’autre sont loin d’être aussi bonnes qu’on le dit, elles prouvent l’hégémonie totale de la culture geek. Car qui aurait pu prédire il y a dix ans que les séries phares de l’époque traiteraient de zombies et d’héroic fantasy ?

Pourtant, c’est aussi à cette époque de grand succès que la série essuie de vives critiques. Forcément plus regardée, les commentaires négatifs autour du show sont aussi plus nombreux. Si on délaissera les girouettes de hipsters, ce sont surtout les fans de la première heure qui se lassent de la série. En effet, Gimple décompresse son intrigue, sédentarise ses héros et traite, effectivement, plus de rapports de pouvoirs au sein d’une communauté que de survie face aux zombies. Cette relative stabilité, pourtant terreau riche, ne convient plus à certains qui lâchent l’affaire. Il faut du sang neuf.

Arrive alors la saison 7 qui introduit pleinement le personnage de Negan, annoncé au fil de la saison 6 jusqu’à un insoutenable cliffhanger. La série se trouve alors un antagoniste parfait (Jeffrey Dean Morgan, impeccable) qui, en un seul épisode polémique, s’attirera l’exquise haine des spectateurs. Le show reprend du poil de la bête mais voit pourtant son audience continuer de descendre. Negan fait plier l’échine des piliers de la série, les coups du sort se multiplient, la tension est à son comble et un vent frais souffle sur le show. Les chiffres ne sont pas là mais tout le reste prépare une chouette saison 8.

Monumentale erreur.

On avait donc laissé l’intrigue de Walking Dead sur l’ouverture du conflit tant attendu entre les adeptes de Negan et les alliés de Rick (Andrew Lincoln, toujours aussi mauvais). De ce point de vue, cette saison 8 répond aux attentes puisque elle est uniquement consacrée à cette guerre sanglante.

Et comme Kévin râle depuis deux saisons parce que c’est trop long, AMC croit bon de plonger à corps perdu dans l’action et la violence, au moins pour récupérer les fans les plus dégénérés. Donc oui, c’est bien gore, bien trash mais toujours filmé par des exécutants donc sans intérêt. Voir un tel faire panpan, un autre faire ratatam tandis qu’un zombie fait arrrrrgggg, ce serait intéressant si il y avait un point de vue. Ici, ce n’est quasiment jamais le cas, et avouons-le, ça l’a rarement été sur la série. Pour cette saison, quand un réalisateur sort de la charte de mise en scène anecdotique (voire catastrophique) des affrontements, on oscille entre la bonne idée perdue (le sacrifice d’une communauté dans un broyeur) et les clichés complètement éculés (Papa tient la main de son enfant dans le jardin d’Eden). Et ce, bien sûr, au mépris de toute dramaturgie un tant soit peu subtile ou audacieuse.

Ainsi, les personnages ne sont plus que des fantômes interprétés par des acteurs qui n’y croient plus et dont les arcs narratifs sont absolument les mêmes que la saison précédente. Daryl, Maggie, Jesus, Carole, Tanya ou encore Michonne n’existent qu’en toile de fond quand certains ne sont pas purement et simplement absents d’une douzaine d’épisodes. Le parcours de Morgan fait deux saisons de rétro-pédalage. Quant à l’affrontement entre Rick et Negan, il devient des plus usants, le même dialogue faussement politique entre les deux étant servi, re-servi, réchauffé, re-réchauffé ad nauseam. Pour vous épargner le visionnage, ça donne ça :

NEGAN

Rick, si tu n’étais pas aussi borné, tes amis ne seraient pas morts et tout se passerait bien.

RICK

Je vais te tuer Negan.

Le tout est à peine renouvelé à mi-saison par la mort d’un protagoniste. Mort qui sera d’ailleurs la seule d’importance de la saison puisque la série est très consciente qu’aujourd’hui elle ne peut plus se séparer des autres.

Cette mort est d’autant plus ridicule et malaisante qu’elle est un souhait profond des fans débiles (profonds) depuis des années. Souhait aujourd’hui assouvi. On reste dans de la fiction certes, mais demander maintes et maintes fois la mort d’un personnage fictionnel jusqu’à l’obtenir en dit beaucoup sur l’état d’esprit crasseux de certains spectateurs. A l’image des critiques insensées entourant Skyler dans Breaking Bad, on a l’impression que tout personnage évoluant dans le vrai et la raison, formant un petit rempart moral face à un héros chaotique doit absolument disparaître. Signe des temps d’un monde hypocrite aux valeurs très déplacées et déconcertantes.

A côté de ça, le sort réservé à Negan tient lieu, lui, de gros foutage de gueule tiédasse.

Cependant, au milieu du fracas et du gore, il y a surtout une question qui domine : Pourquoi ? Pourquoi ces personnages continuent-ils ? Pourquoi s’acharnent-ils à survivre dans un monde comme celui-ci ? Après 115 épisodes de décès traumatiques, de meurtres, de mutilations, de massacres, on retrouve toujours le même groupe usé, désespéré et à bout de force. Au moins autant que le spectateur qui s’inflige ces 16 épisodes semaine après semaine. La série pourrait donner le change, dire que c’est un chemin de croix nécessaire pour aller vers un nouvel avenir (ce qu’elle tente par ailleurs). Sauf qu’on sait pertinemment que ce ne sera pas la logique d’un show déjà renouvelé pour une neuvième (et espérons dernière) saison.

Après près de 130 heures, comment encore espérer une résolution à cette boucle infinie d’horreur ? Voir le meilleur après le pire ? Comment y croire quand, à chaque fois, on a plongé la tête des héros un peu plus loin dans la boue et le sang jusqu’à suffocation. N’importe qui se serait mis une balle dans la tête, pas eux et cela devient absolument incompréhensible au vu des événements. Probablement bien après son point de non-retour, la série perd la suspension d’incrédulité du spectateur, perdue trop loin dans sa noirceur pour qu’on croit encore à la lumière au bout du tunnel. Et de facto, dépourvue aujourd’hui de dramaturgie et de style, elle devient des plus pénibles à regarder. Plus d’avancée, plus d’histoire, plus de geste un tant soit peu créatif, juste le surplace crapoteux d’êtres en sueur et en haillons. Des êtres qui veulent la paix mais ne font que la guerre au point que lors des rares accalmies, ils ne peuvent qu’être tourmentés. Donc probablement jamais en paix à l’issue des événements qui parait de plus en plus lointaine.

Le spectateur, piégé comme les protagonistes dans cette boucle de répétitions nauséeuses d’un ennui (lui mortel) à au moins la possibilité d’en sortir. On ne saurait que lui conseiller tant la série répond aujourd’hui a son titre : un mort qui marche.

The Walking Dead saison 8 : Bande-annonce

Auteur : Adrien Beltoise

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