Soeurs de sang de Brian De Palma, l’héritier d’Hitchcock

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
Après des films plutôt confidentiels, fortement influencés par les années 60 et la Nouvelle Vague française, Brian De Palma pose avec Sœurs de Sang, les jalons de son cinéma dit « hitchcockien » qu’il va développer tout au long de sa carrière.

soeurs-de-sang-brian-de-palma-margot-kidderSi Murder a la mod avait déjà montré l’amour que portait Brian De Palma pour le maître du suspense Alfred Hitchcock, c’est bien Sœurs de Sang qui marquera les esprits, et inscrira De Palma comme le véritable héritier du cinéaste britannique. C’est aussi à partir de ce moment que certaines des obsessions du réalisateur américain vont se faire plus évidentes. Le générique met en avant un côté très organique avec ces images de fœtus sur une musique inquiétante signé Bernard Herrmann (compositeur fétiche de Hitchcock) avant de finir sur deux fœtus, signe de gémellité. Dès ce générique, De Palma présente au public l’une des thématiques qui va le hanter dans quasiment toutes ses œuvres, le double. Bien sûr, il est annoncé dès le titre, mais ce n’est pas simplement un lien de sang qui intéresse le cinéaste. La fascination de De Palma réside dans ces doubles identiques, aux physiques interchangeables mais aux psychologies diamétralement opposées, le plus souvent une opposition entre un esprit diabolique et l’autre d’une candide innocence. Quoi de mieux donc que l’histoire de sœurs siamoises (ne faisant au départ qu’une) pour exploiter pleinement cette thématique ?

Les sœurs éponymes, Danielle et Dominique, ont vécu la majeure partie de leur vie rattachée au niveau de leur hanche, et ont développé des caractères très différents. Danielle est une douce jeune femme, faisant carrière dans le mannequinat et la télévision. À côté, Dominique possède un caractère instable, une voix limite monstrueuse, s’habille dans un noir funeste, au contraire de Danielle préférant exhiber des robes d’une blancheur immaculée. La jalousie de Dominique, vivant à la manière d’une recluse, envers sa sœur qui se retrouve propulsée sous le feu des projecteurs va donc indéniablement aboutir à un acte dramatique. À la manière de Psychose de Hitchcock qui prépare le spectateur pendant plus d’une demi-heure à cette scène cathartique de la douche, Sœurs de Sang bascule lorsque Dominique assassine l’amant de Danielle. Une scène sanglante où la lame trace le destin mortifère du pauvre Philip. Le spectre hitchcockien englobe toute cette séquence où De Palma convoque à la fois le classique Psychose mais également Fenêtre sur cour.

soeurs-de-sang-brian-de-palma-jennifer-saltCe qui nous amène à l’autre thématique qui habite le cinéma de Brian De Palma, le voyeurisme. Dès la première séquence du film, tout le cinéma de De Palma transparaît. Au travers d’un écran de télévision, il nous convoque à une émission de caméra cachée mettant en scène une jeune aveugle sur le point de se déshabiller dans un vestiaire alors qu’un homme si trouve déjà. Une émission nommé à juste titre Peeping Tom, autrement dit voyeur. L’écran, les faux semblants avec Danielle jouant le rôle d’une aveugle, et Philip dans la position du voyeur, les deux personnages présents dans cette séquence incarnent à la perfection les obsessions de De Palma. Et forcément, cette séquence de meurtre va faire entrer en scène celle du voyeur, le témoin. En utilisant un procédé dont il est friand, le split-screen, De Palma va monter tout une séquence à partir du point de vue des deux protagonistes : la victime agonisante, et le témoin observant de la fenêtre d’en face l’horrible meurtre à la manière de James Stewart dans le classique de Hitchcock.

Dans un schéma narratif lui aussi inspiré du maître du suspense, De Palma va donc mettre en scène ce témoin malheureux, qui se lance lui-même dans une enquête alors qu’il se heurte à une police refusant de le croire. Un scénario qui semble aux premiers abords classique, qui renvoie à de nombreux piliers du genre, mais qui se trouve être exécuté avec une certaine virtuosité. Un récit où les faux semblants sont légions, les points de vue multiples (où le split screen va être parfois utilisé afin de créer un véritable suspense, en témoigne celui de la séquence du nettoyage de la scène de crime), et où il est difficile de se fier à ce que l’on voit. Les perceptions, qu’elles soient celles du personnage de Grace Collier, le témoin ou du spectateur vont être mises à mal par le cinéaste. Il est difficile de se fier à ce que nous montre le film. De Palma en est pleinement conscient et exploite à son maximum le côté trompeur propre au cinéma. La perte de repère est l’un des moteurs du récit, De Palma s’amusant à nous perdre, nous emmenant même dans une sorte de cauchemar en noir et blanc. Le film développe un climat schizophrénique des plus oppressants.

Si le style peut sembler encore un peu balbutiant à certains moments, le suspense est haletant, sachant distiller les moments de tension, s’amusant avec des retournements de situations, tout en développant une atmosphère propre aux films d’horreur au travers du prisme de la psychose et d’un côté organique parfois assez malsain. Sœurs de sang est bien plus qu’un brouillon du travail que fera Brian De Palma plus tard dans sa carrière, c’est une véritable plaque tournante dans son œuvre. Bien plus qu’un hommage à Alfred Hitchcock, il est l’expression d’un auteur obnubilé par des thématiques bien précises et qui seront disséqué à maintes reprises pour créer l’une des filmographies les plus fascinantes de l’histoire du cinéma. Un cinéma généreux, passionné, dévorant et surtout conscient de la richesse de son art et de son côté manipulateur. Ce n’est pas la renaissance d’Alfred Hitchcock, c’est la naissance de Brian De Palma.

A voir à la Cinémathèque Française le 01/06 à 21h15, le 11/06 à 17h et le 29/06 à 15h

Soeurs de Sang – Bande Annonce

Soeurs de Sang – Fiche Technique

Titre original : Sisters
Scénario et réalisation : Brian de Palma
Interprétation : Margot Kidder (Danielle Breton/Dominique Blanchion), Jennifer Salt ( Grace Collier), William Finley (Emil Breton), Charles Durning (Joseph Larch)
Photographie : Gregory Sandor
Musique : Bernard Herrmann
Montage : Jerry Greenberg
Production : Paul Hirsch
Sociétés de production : American International Pictures
Société de distribution : American International Pictures
Date de sortie en France : 2 février 1977
Genre : thriller
Durée : 92 minutes

Etats-Unis – 1973

 

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