Au Fil du Temps, de Wim Wenders : portrait d’une Allemagne coupée d’elle-même

En orchestrant l’errance de deux hommes le long de la frontière inter-allemande, Wim Wenders signe, avec Au Fil du Temps, un de ses plus grands films, au croisement du portrait psychologique, du film politique et de l’hommage cinéphile.

Au départ, il y a la rencontre fortuite de deux hommes. Deux personnages tellement dissemblables qu’ils resteront longtemps sans trouver quoi se dire et qu’ils mettront même un long moment avant de se présenter. L’un s’appelle Bruno Winter (Rüdiger Vogler), il est projectionniste itinérant et passe sa vie dans sa camionnette, sur les routes de la frontière orientale de la RFA. L’autre, c’est Robert Lander (Hanns Zischler), il revient (à toute allure) de Gênes, où il a quitté sa femme. Malgré la quasi-absence de dialogues, on comprend vite qu’il est difficile de trouver deux personnages aux caractères aussi opposés. Bruno est un solitaire invétéré, une sorte d’ancien hippie vivant volontairement en marge de la société. Il va à son propre rythme, lent, contemplatif (comme le film). Robert, lui, ne tient pas en place. Il doit être constamment en mouvement. Pour lui, tout doit aller vite. Une image résume bien le personnage tel qu’il apparaît au début du film : il est sur un vélo et tente vainement de faire du sur-place. Mais il ne peut pas, et il aura ainsi beaucoup de mal à s’adapter au rythme de vie de Bruno.

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Ce rythme lent et contemplatif, Wenders nous le fait adopter dès les premiers plans. Malgré sa durée (presque trois heures, quand même), Au Fil du Temps se laisse savourer avec un grand plaisir. L’errance des deux compagnons est filmée et montée avec un sens du rythme rare : c’est lent, certes, mais jamais ennuyeux. Chaque scène a son importance, chaque mot prononcé est chargé de sens (de plusieurs sens, même, dans certains cas), la longueur des plans est remarquablement calculée.

Donc, Au Fil du Temps peut se rapprocher d’un road movie. D’ailleurs, avec les deux films précédents de Wenders (Faux Mouvement et Alice dans les villes), il forme une sorte de trilogie de l’errance, et le même thème se retrouvera, bien évidemment, dans Paris Texas. Le travail d’adaptation d’un genre typiquement américain aux réalités de l’Allemagne des années 70 est un des points forts du film.

Ainsi, l’errance des deux personnages se déroule sur la frontière qui séparait, jusqu’en 1990, les deux Allemagne, la RFA et la RDA. Un tel choix scénaristique est, bien entendu, chargé de significations politiques. L’entrée en scène de Robert constitue en cela un symbole fort : sa voiture (une Coccinelle, donc une voiture allemande) fonce à toute vitesse dans les rues d’un village puis se jette dans l’eau de l’Elbe, rivière qui sert de frontière naturelle entre les deux États. Une barrière d’eau qui symbolise cette absurdité géopolitique d’un pays coupé en deux, séparé de lui-même. Une barrière contre laquelle on bute sans pouvoir la franchir, et que l’on se retrouve obligé de longer. Le voyage se fait asymptotique, comme attiré par cet autre côté, cet autre face de soi-même, sans jamais pouvoir l’atteindre. Il est significatif que l’une des dernières scènes importantes du film se déroule dans la cabane frontalière de soldats américains.

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L’une des grandes qualités de ce film, c’est que Wenders est allé au bout de ses idées. Le parallèle entre les deux personnages et le pays coupé en deux est remarquable, et le cinéaste en tire tout ce qu’il peut. Ainsi, Bruno et Robert, si différents au début, se trouvent avoir, à la fin, de nombreux points communs. Les deux personnages sont côte à côte, apparemment opposés, en réalité identiques. Pour reprendre le titre d’un film ultérieur de Wenders : Si loin, si proches !

Autre fait important : l’indécrottable solitude des deux personnages. Même si Bruno affirme qu’il l’a voulue, elle est quand même subie, et elle s’inscrit dans le paysage. L’Allemagne de cette frontière fratricide est quasiment un no man’s land : personne dans les rues, aucun véhicule sur les routes, personne à la gare, et des salles de cinéma quasiment vides également. La camionnette traverse des villes fantômes et des lieux désolés. Nous sommes dans un monde de solitaires et de solitudes.

Il y a un aspect désabusé, désenchanté dans tout cela. Wenders sait magnifiquement instaurer une mélancolie douce dans les décors et chez les personnages. Dans cette Allemagne séparée d’elle-même, les personnages semblent tous être en manque de quelque chose.

Autre aspect essentiel qui relie les personnages et le pays : le rapport au passé. Les personnages sont marqués par un passé qui les retient et les empêche d’avancer. D’où ces deux scènes importantes du film : Robert et son père, et Bruno dans la maison. Scènes symboliques, une fois de plus, d’un pays qui, lui aussi, a du mal à se situer par rapport à son passé. Dès la scène de pré-générique, il est question du IIIème Reich et d’un directeur de salle de cinéma membre du parti nazi. Plus tard, on retrouve la tête de Hitler transformée… en briquet !

Le voyage géographique est donc aussi politique et historique, ce qui permet à Bruno de dire « Je me vois comme quelqu’un qui a vécu un certain temps. Ce temps, c’est mon histoire. C’est réconfortant ».

L’ensemble de ces mouvements se retrouvent aussi dans le domaine du cinéma. Au Fil du Temps est, bien entendu, un film de cinéphile, et cela se retrouve à chaque instant. Le cinéma, étymologiquement, est l’art du mouvement. Et ce mouvement est permanent dans le film. Mouvement dans le temps là aussi, avec des hommages au cinéma muet. Dans le pré-générique, on nous parle des Nibelungen ou de Ben Hur (celui de Fred Niblo), puis, plus tard, Wenders nous délivre une scène superbe en ombres chinoises, hommage évident aux films burlesques des années 20.

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Mais ce qui est passionnant dans la façon qu’a ce film d’aborder le cinéma, c’est qu’il nous parle de ce que l’on voit rarement : diriger une salle, projeter un film, etc. Au-delà de l’art cinématographique, Au Fil du Temps est aussi un hommage aux métiers du cinéma. Il faut voir comment Wenders filme avec un amour évident les moindres faits et gestes de Bruno lorsqu’il projette un film, la pellicule, les bobines, les appareils eux-mêmes, etc. Des métiers là aussi changeant au fil du temps, et c’est toute une mémoire des artisans du 7ème art qui se met en place. Une mémoire indispensable pour pouvoir se situer soi-même dans le temps, trouver notre juste place.

Avec Au Fil du Temps, Wim Wenders nous donne un film remarquable, riche, dense, passionnant et émouvant. Un road movie sentimental, géographique, historique, politique et artistique de toute beauté. Le cinéaste allemand signe là une de ses plus belles œuvres.

Synopsis : Parcourant à toute vitesse les routes de la frontière orientale de la RFA, Robert Lander a un accident et sa voiture termine sa course folle dans l’eau de l’Elbe. Il est recueilli par un projectionniste itinérant, Bruno Winter. Ils font faire la route ensemble.

Au Fil du Temps : Bande-annonce

Au Fil du Temps : Fiche Technique

Titre original : Im Lauf der Zeit
Scénario, réalisation et production : Wim Wenders
Interprètes : Rüdiger Vogler (Bruno Winter), Hanns Zischler (Robert Lander)
Montage : Peter Przygodda
Musique : Axel Linstädt
Photographie : Robbie Müller, Martin Schäfer
Sociétés de production : Westdeutscher Rundfunk, Wim Wenders Productions
Société de distribution : Bauer International
Société de distribution (rétrospective Wenders 2018) : Les Acacias
Date de sortie en France : 26 mai 1976
Date de reprise : 14 mars 2018
Genre : drame, road movie
Durée : 169 minutes

RFA – 1975

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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