Rio Grande de John Ford : la cavalerie à visage humain

Avec Rio Grande, le duo John Ford / John Wayne clôt sa mythique trilogie de la cavalerie tout en privilégiant ses personnages pour faire un film humain, drôle et émouvant.

Synopsis : le colonel Kirby Yorke commande un régiment de cavalerie dans un fort du Texas, non loin du Rio Grande qui sert de frontière entre les États-Unis et le Mexique. Un jour, parmi les nouvelles recrues, il découvre son fils. Le lendemain, c’est sa propre femme qui arrive, pour surveiller leur rejeton.

Rio Grande est la troisième partie de la trilogie de la cavalerie que John Ford réalisa à la fin des années 40. Elle succède au Massacre de Fort Apache et à La Charge Héroïque. De nos jours, ces trois films sont synonymes de westerns classiques par excellence, mais en y regardant de plus près on peut y voir non seulement des films très marqués par la personnalité de leur réalisateur, mais également des visions de la cavalerie qui sont loin d’être aussi héroïques et manichéennes qu’il n’y paraît. Ainsi, Le Massacre de Fort Apache est une relecture toute fordienne de l’histoire quasi-mythifiée aux États-Unis de Custer et de la bataille de Little Big Horn. Loin de la thèse officielle (présentée dans La Charge Fantastique, de Raoul Walsh, avec Errol Flynn) qui dit que Custer a été pris en traître par les Indiens et abandonné par les autorités, Ford présente sa version, où Custer est un esprit borné et violent refusant catégoriquement tout dialogue avec les Indiens et provoquant volontairement leur colère.

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De prime abord, Rio Grande paraît être un western parfaitement classique. Dès le générique, on y voit les glorieux cavaliers qui chevauchent à travers le désert ou font boire leurs chevaux le long de la rivière. Mais, très vite, le spectateur déchante. Lors de la scène d’ouverture, les cavaliers rentrent au fort sous le regard inquiet des épouses. Comme elles, la caméra scrute les soldats un par un, et on perçoit vite les grimaces et les blessures. La glorieuse cavalerie a été défaite.

Finalement, une grande partie du film est déjà présente ici, dans ce constat de faiblesse. La cavalerie n’est pas constituée de surhommes pouvant battre les sauvages Apaches. John Ford nous en donne ici une image à taille humaine.

C’est cette humanité qui constitue, de très loin, le point fort du film. Le cinéaste va nous présenter toute une galerie de personnages, que ce soient parmi les jeunes recrues ou parmi les vieux briscards. Des personnages qui vont être montrés dans toute leur individualité, conflictuelle parfois, pour mieux pouvoir être réunis en un groupe homogène lorsque le danger se présente. La cavalerie, nous dit Ford, est un groupe constitué d’être humains, avec leurs faiblesses, mais aussi leurs côtés sympathiques.

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Car Ford n’a pas son pareil pour générer l’empathie du spectateur avec ses personnages. Pour cela, il sait s’entourer de seconds rôles qui, bien souvent, volent la vedette aux grandes stars. En tête de ceux-ci, dans Rio Grande, il faut bien entendu citer Victor McLaglen, acteur fordien par excellence (il a décroché un Oscar du meilleur acteur en 1936 pour Le Mouchard). McLaglen tient ici le rôle d’un sergent instructeur qui aura fort à faire avec les petits bleus, mais aussi avec l’épouse du colonel. Le jeu de l’acteur apporte au film des notes d’humour particulièrement bienvenues. Ainsi, Rio Grande est un film qui sait jouer sur différentes émotions.

Des émotions qui sont parfois contenues. Bien souvent, les deux personnages principaux, le colonel (l’indispensable John Wayne) et son épouse (Maureen O’Hara) ne veulent ou ne peuvent pas exprimer leurs sentiments, mais la caméra de Ford est suffisamment affûtée pour scruter les petits gestes, les regards, tous les signes qui montrent les émotions sans avoir à les dire expressément, comme lors de cette scène magnifique où une chorale improvisée de soldats chantent I’ll take you home again, Kathleen. Comme tout grand cinéaste, Ford sait utiliser les moyens que lui offre le cinéma pour parvenir à ses fins.

Bien entendu, Rio Grande est aussi un film d’action. C’est un western, c’est un film de cavalerie, et il y a des Indiens contre des soldats. Cela nous donne une scène admirable de poursuite en plein désert, et deux ou trois fusillades plutôt sympathiques. Mais, sur ce plan-là, Rio Grande assure juste le service minimum, sans plus. L’intrigue ne fouille pas trop de ce côté, et en plus la mise en scène de l’action a quand même terriblement vieilli (ah ! Ces cascadeurs grimés en Indiens, qui tombent bien sagement de cheval en faisant attention à ne pas se faire mal !).

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Comparer les scènes d’ouverture et de clôture est assez significatif. Nous avons, finalement, exactement la même scène au début et à la fin du film. Plus qu’un procédé habituel pour clore le film, il s’agit ici de montrer que le problème avec les Indiens n’a, finalement, pas avancé d’un pouce. La cavalerie, abandonnée aux confins du pays par une bureaucratie fédérale qui ne connaît rien, ne parvient pas à trouver une solution aux attaques des Indiens. En tout cas, elle ne constitue pas la solution elle-même. Finalement, une fois de plus, Ford parvient à nuancer un propos qui, chez tout autre cinéaste, aurait été purement élogieux.

Débarrassé de ses scènes d’actions qui semblent plus être des excuses que de vrais ressorts scénaristiques, Rio Grande apparaît alors vraiment pour ce qu’il est, un film centré sur ses personnages, un film d’hommes, d’amitiés viriles (au mépris des lois, s’il le faut), et un film sur la paternité également. Peut-être le moins réussi de la trilogie, mais un classique que l’on peut revoir avec plaisir quand même.

Rio Grande : Bande-annonce

Rio Grande : fiche technique

Réalisateur : John Ford
Scénario : James Kevin McGuiness
Interprètes : John Wayne (Colonel Kirby Yorke), Maureen O’Hara (Kathleen Yorke), Victor McLaglen (Sergent Major Timothy Quincannon), Claude Jarman Jr (soldat Jefferson Yorke), Ben Johnson (soldat Travis Tyree).
Montage : Jack Murray
Photographie : Bert Glennon
Musique : Victor Young
Production : John Ford, Merian C. Cooper
Sociétés de production : Republic Pictures, Argosy Pictures
Société de distribution : Republic Pictures
Genre : western
Durée : 105 minutes
Date de sortie en France : 17 août 1951
Date de reprise : 28 février 2018

Etats-Unis-1950

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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