Pourquoi le piratage n’a pas tué le cinéma

Clap de fin sur 2017. La fréquentation des salles obscures en France atteint des records. Depuis six ans, l’industrie du cinéma réalise ses meilleurs résultats. Parallèlement, plus de 13 millions d’internautes téléchargent illégalement des films chaque année. Alors, le piratage a-t-il vraiment tué le cinéma ? Enquête.

C’est une année historique pour le cinéma. Avec plus de 209 millions de tickets vendus en France, l’année 2017 signe le troisième meilleur score depuis 50 ans en termes de fréquentation dans les salles obscures après 2011 et 2016. Pourtant, le piratage des films reste un phénomène important. Des données qui semblent tordre l’idée reçue selon laquelle le téléchargement illégal nuirait à la fréquentation en salles. « Le cinéma est préservé dans la mesure où on est sur un spectacle où les films sont découverts », explique Fréderic Delacroix, délégué général de l’association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (ALPA).

infographie graphique pas de lien entre téléchargement illégal et fréquentation cinéma

Les films les plus vus sont les plus téléchargés

En réalité, le piratage et le nombre d’entrées progressent en parallèle. Parmi les dix plus gros succès internationaux en salles en 2016, on retrouve cinq des films les plus téléchargés de la même année. Deadpool occupe la première place et a engrangé 753 millions de dollars. Captain America : Civil War, lui, a récolté 1 milliard 153 millions de dollars. Un pied-de-nez face aux lobbyistes accusant le téléchargement illégal de causer du tort au cinéma.

films-les-plus-telecharges-en-2016Dans une étude publiée en 2011 par le site TorrentFreaks qui recense les téléchargements illégaux des films, Avatar est le film le plus téléchargé entre 2006 et 2011 avec 21 millions de copies illégales. Sorti en 2009, le long-métrage de James Cameron reste le plus grand succès de toute l’histoire du cinéma avec une recette de 2 milliards 787 millions de dollars. « Les films sont piratés en fonction de leur notoriété », précise Fréderic Delacroix.

Un marché du cinéma dynamique

Si le cinéma séduit toujours, c’est parce qu’il s’adapte aux besoins des spectateurs. Offre grandissante, innovation, abonnements : autant de moyens de dynamiser l’économie du 7ème art. Aujourd’hui, la 3D n’est plus le seul procédé innovant proposé dans les multiplexes. Place à l’IMAX ou à la 4DX pour un supplément allant de 3 à 6 euros supplémentaires. Les constructions de multiplexes s’accélèrent. Elles ont bondi de 7% entre 2009 et 2016 passant de 5479 à 5842, selon le Centre National du Cinéma (CNC). Une augmentation qui a permis une hausse de la fréquentation du cinéma dans les petites agglomérations et les zones rurales. En 2016, on compte 8 millions de séances par an et 13 millions d’internautes pirates.

sondages-cinema-un-marche-en-pleine-expansion-en-france-film-frequentation-sallesAvec le succès d’Avatar en 2009, le réalisateur James Cameron a voulu montrer que l’innovation était un des seuls moyens d’attirer les spectateurs dans les salles. Maxime télécharge des films illégalement une fois par semaine. Pour lui, le cinéma reste un moment privilégié. « Télécharger ne m’empêche pas d’aller au cinéma, au contraire, j’y trouve l’expérience bien plus intense et surtout depuis le développement de l’IMAX, de la 3D et des salles de plus en plus grandes. »

« C‘est grâce à des films téléchargés que j’ai commencé à être cinéphile »

Par crainte d’une baisse de la fréquentation, le Ministère de la Culture a mis en place un tarif de 4 euros pour les enfants de moins de 14 ans, en janvier 2014. Une politique qui porte ses fruits, puisqu’en 2015, 6,1 millions de jeunes de 6 ans à 14 ans sont allés au cinéma. Un record historique.

Si l’affluence en salles progresse, c’est parce qu’aller au cinéma représente une expérience qu’on ne peut vivre grâce au piratage. « J‘ai vu 64 films au cinéma en 2017″, raconte Corentin, qui télécharge deux films par semaine. « D’ailleurs c’est grâce à des films téléchargés que j’ai commencé à être cinéphile. Il m’arrive de télécharger la filmographie d’un réalisateur puis d’aller voir son nouveau film au cinéma. »

Pour Alexandre, c’est tout le contraire. Blogueur cinéma, il n’a « ni le temps, ni l’argent pour aller au cinéma régulièrement » et voit « quasiment tous ces films grâce au téléchargement ». Les objectifs du téléchargement illégal et d’une sortie au cinéma ne sont pas totalement similaires. Pierre télécharge entre 5 et 6 films par mois depuis 2003 à l’époque du logiciel Emule, mais pour lui « le téléchargement illégal n’a pas remplacé le cinéma ».

Pourquoi le cinéma reste une expérience privilegiée ? « C’est la meilleure façon de s’évader à moindre prix » répond un cinéphile cannois.

Le téléchargement illégal reste un moyen d’accéder à la culture même si l’on manque de moyens. « Je suis divorcé avec deux pensions alimentaires, il ne me reste pas beaucoup, quand on a de jeunes enfants il faut trouver la meilleure solution. Je télécharge donc des films dès que j’ai un coup de coeur », confie Gaëtan. En 50 ans, le prix de la place de cinéma a été multiplié par plus de 35. En 2018, le prix moyen d’un ticket de cinéma est de 10 euros. Le nombre d’internautes pirates en France a beau augmenter, il n’a aucune incidence sur la fréquentation en salles obscures.

«J’ai découvert de nombreux films grâce au piratage »

Malgré les tarifs réduits proposés par les cinémas, il est difficile pour les étudiants de dépenser entre 5 et 10 euros par semaine pour voir un film. Cécile, étudiante, explique que son budget « va en priorité aux dépenses utiles. Pour moi, le cinéma est une dépense inutile. » Le manque à gagner pour les salles de cinéma est quasi-inexistant. Téléchargement ou non, les internautes ne dépenseraient pas ces sous pour aller voir les films.

Alison télécharge plusieurs longs-métrages par semaine. Selon elle, le piratage « permet d’avoir accès à beaucoup de films « indépendants » qui ne sortent pas dans les cinémas français. J’ai découvert de nombreux films grâce à ça ». Sicca (pseudo) profite aussi du téléchargement illégal pour découvrir des films « introuvables qui ne sont plus dispos à la vente. Grâce au téléchargement, j’ai découvert des choses insoupçonnées car ce marché ne met en avant que les blockbusters ou les artistes bankables ».

En France, pirater un film peut être sanctionné jusqu’à 1.500 € d’amende. La sanction ne peut arriver qu’après trois avertissements par Hadopi, (Haute Autorité pour la Diffusion des Oeuvres et la Protection des droits sur Internet). Guillaume, éducateur à l’image, va au cinéma deux fois par mois, possède un abonnement Netflix et achète régulièrement des Blu-ray. Cependant, il « télécharge encore des films. Généralement ce sont des films qui n’ont pas été diffusés suffisamment ou dont la VO était indisponible en salles« .

Quel impact pour les cinémas indépendants ?

« Pourquoi le cinéma survit face au téléchargement ? » : Les exploitantes des cinémas cannois Les Arcades (Arts et essais) et l’Olympia (grand public) répondent. « On a une certaine stabilité, voire une certaine hausse » indique Laeticia Mazeran, gérante du cinéma Les Arcades

« Le téléchargement a-t-il eu un impact sur le nombre de spectateurs en salles ? » Laeticia Mazeran répond : « On a un public de cinéphile qui n’est pas prêt de désemplir les salles.« 

La chronologie des médias à revoir

En fait, la hausse des téléchargements illégaux serait surtout nuisible pour le marché de la VOD, malgré l’essor de la SVOD (vidéo à la demande avec abonnement) et des plateformes comme Netflix ou OCS. « [Le téléchargement illégal] a évidemment un impact sur la vidéo et les moyens d’exploitation qui en découlent par la suite », précise Fréderic Delacroix, délégué général de l’ALPA.  Il ajoute : « Ça nuit forcément à l’offre légale, parce que si elle ne se développe pas comme elle devrait le faire, c’est à cause du piratage qui permet l’accès gratuit ou semi gratuit à des contenus convoités. L’offre illégale est semi gratuite. Même si l’offre légale est peu chère, les gens ne vont pas accéder à cette offre légale. »

iconographie-vod2116-netflixAujourd’hui, la chronologie des médias n’est plus compatible avec l’avènement du téléchargement illégal et l’éruption de services comme Netflix. Un film projeté au cinéma ne peut être disponible en VOD seulement 4 mois après sa diffusion, et seulement 36 mois sur un service avec abonnement comme Netflix. « Dès que le film sort en DVD ou VOD, tu peux considérer qu’il est directement mis en téléchargement », clame Olivia, présente sur un forum dédié au téléchargement illégal.

L’industrie du cinéma poursuit des négociations interprofessionnelles pour adapter cette chronologie aux nouvelles méthodes de consommation et devrait donner des premières pistes de réforme en mars 2018. Françoise Nyssen, ministre de la culture, a déclaré que si le secteur ne tranche pas sur sa législation dans les 4 prochains mois, l’Etat prendra ses responsabilités.

L’article a été réalisé par Annabelle Georges, Roberto Garçon et Marvin Guglielminetti.

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