Festival Lumière 2017 : Five Came Back, un documentaire poignant

Le Festival Lumière nous ouvre ses portes et nous fait découvrir à cette occasion, Five Came Back, réalisé par Laurent Bouzereau, un fleuve et émouvant documentaire sur le poids de la guerre dans la vie de plusieurs grands cinéastes comme Franck Capra ou George Stevens.

Five Came Back est précieux car il ne fait pas que digérer et régurgiter l’Histoire. Ce documentaire nous est conté comme un récit, et affiche un cheminement narratif qui se sert des dates et des événements comme d’un cadre scénaristique pour intégrer au mieux l’émotion de cinq grands cinéastes qui ont donné une partie de leur vie à la Seconde Guerre Mondiale. Five Came Back raconte l’histoire peu connue de John Ford, John Huston, Frank Capra, William Wyler et George Stevens qui ont mis leur carrière en veilleuse pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour filmer l’actualité du terrain et mettre à l’ouvrage des films de propagande pour entretenir la motivation des soldats américains. Les films de ces cinq réalisateurs américains ont servi à des fins multiples. Certains étaient orientés pour le public, pour les rallier derrière les troupes car au départ une partie des citoyens ne voulaient pas d’une guerre « étrangère » ; et d’autres films étaient pour les troupes, pour mieux clarifier comment se battre, et pour quelles raisons ils se battaient.

Five Came Back a une double postérité : montrer comment ces cinéastes ont influencé la perception publique de la guerre et comment la guerre les a transformés tant sur le plan humain que sur le plan artistique. L’ambivalence est réciproque. Ponctué d’images d’archives, de vidéos filmées à l’époque, d’interviews face caméra, Five Came Back déroule son histoire par le biais d’une voix off. Mais pas n’importe laquelle, car le documentaire a cette bonne idée d’associer un réalisateur contemporain au parcours de chacun des 5 cinéastes en question : Guillermo del Toro sur Capra, Steven Spielberg sur Wyler, Francis Ford Coppola sur Huston, Paul Greengrass sur Ford, et Lawrence Kasdan sur Stevens. Voir d’aussi grands noms du cinéma d’aujourd’hui parler de ces anciennes gloires d’Hollywood a pour but de contextualiser leur influence, de se questionner sur le miroir d’Hollywood mais aussi de créditer leurs dévouements et donner une aura supplémentaire à leurs choix de vie.

Five Came Back fait le lien entre les parcours mais compare et confronte leurs origines, leurs intérêts, leurs styles et leurs ambitions, et analyse leurs prédominances. Chacun était forcé de faire face, à sa manière, à la tension palpable qui existait entre la création d’une propagande gouvernementale et la rédaction d’histoires véridiques de l’horreur de la guerre. Il serait facile et non approprié, de réduire cette histoire au simple éloge du drapeau avec un Hollywood prosterné par sa dévotion à son pays. Mais Five Came Back n’est pas de la propagande et insiste sur les aspects troublants de cette mission:  les représentations cinématographiques problématiques de « l’ennemi » japonais, l’horrible racisme de certains de ces films, les questions posées sur l’honnêteté dans les reportages de guerre et les questions épineuses de la mise en scène et de la manipulation de la pensée collective (le reconstitution de la bataille de San Pietro).

Après tout, les dramaturges apprenaient à être des documentaristes et certains n’avaient aucun scrupule à dramatiser ces événements. En utilisant des extraits choisis avec soin des films qu’ils ont réalisés, nous voyons que non seulement ces cinéastes d’Hollywood ont créé, à la volée, une grande partie du langage visuel de guerre documentaire assez impressionnant et ont fabriqué l’esthétique d’action dans la fiction. La partie la plus significative est ce passage détaillant l’arrivée de George Stevens, caméra à la main, à Dachau, capturant alors les premières images du monde de l’Holocauste : George Stevens a dressé son objectif sur ces images brutales et cauchemardesques de la mort, de la torture et de la famine, et s’est forcé à ne pas détourner les yeux. Ces vidéos n’étaient plus de simples reconstitutions mais devenaient des preuves politiques et judiciaires.

Ces images ont tellement marqué George Stevens, qu’il n’a plus fait de comédie par la suite, mais est devenu un maître du drame. Puis, la partie la plus émouvante et personnelle de Five Came Back arrive après la fin de la guerre : explorant comment ces expériences ont affecté le travail d’après-guerre des cinéastes en particulier autour des souvenirs et anecdotes qui grandissent sur « Les plus belles années de notre vie » de Wyler, « Le journal d’Anne Frank » de Stevens et « La vie est belle» pour Capra : Five Came Back est plein d’histoires secondaires fascinantes qui, prises ensemble, finissent par en faire plus que son sujet principal.  Le documentaire n’est pas seulement sur la Seconde Guerre Mondiale : il s’agit du pouvoir du cinéma sur l’imaginaire d’un monde en pleurs, sur  l’art populaire qui magnifie ou détruit une nation, sur les stigmates de cinéastes qui deviendront des hommes et des artistes différents, souvent rongés par la terreur.

 

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