Ainsi soient-ils, ou le déchirement de l’Eglise dans le monde contemporain

Avec la série Ainsi soient-ils, Arte nous propose une vision intelligente de l’Église catholique.

Synopsis : C‘est la rentrée au Séminaire des Capucins, en plein Quartier Latin à Paris. Cinq nouveaux étudiants arrivent dans la prestigieuse institution avec l’objectif de devenir prêtres. Ils suivront les cours de quelques théologiens, sous la direction du père Étienne Fromenger, dont les prises de position progressistes sont contestées au sein de l’Église de France.

ainsi-soient-ils-critique-serie-clement-manuel

C’est une série pour le moins originale que la chaîne franco-allemande Arte avait proposée à ses spectateurs entre 2012 et 2015. Trois saisons de huit épisodes chacune, soit vingt-quatre épisodes au sein de l’Église, à suivre essentiellement cinq personnages qui ont l’ambition (pour le moins originale de nos jours) de devenir prêtres.

Cinq jeunes gens de milieux différents. Yann est un jeune breton éduqué dans un catholicisme radical et Raphael appartient à une grande et richissime famille qui a des liens étroits avec les milieux politiques. Emmanuel est étudiant en archéologie et Guillaume, confronté à l’immaturité de sa mère, doit s’occuper de sa famille, en particulier sa petite sœur. Très vite, le personnage qui sort le plus du lot, parmi les étudiants, est José, banlieusard toulousain, ancien bandit ayant rencontré la foi lors d’un séjour en prison.

« Nous aussi nous sommes le monde, avec nos erreurs, nos peurs… »

Ainsi soient-ils va donc suivre ces cinq séminaristes en insistant sur les tiraillements qui vont les parcourir. Chacun des jeunes hommes va être écartelé entre la vie religieuse et les préoccupations du monde extérieur : affaires familiales, amours adultères et attirances homosexuelles, le scénario nous montre les difficultés de choisir une voie qui coupe complètement du monde. Tour à tour, nos protagonistes se retournent sur le monde extérieur : peuvent-ils vraiment tout abandonner derrière eux, comme le demanderait leur sacerdoce ? Y-a-t-il des conciliations possibles, un équilibre acceptable entre les deux vies ?

La situation du séminaire résume bien ce déchirement entre les deux mondes. Loin d’être un décor clos, renfermé sur lui-même, ce que l’on attendrait d’un séminaire, les Capucins est un lieu ouvert. Les séminaristes peuvent sortir quand ils veulent et se promener à Paris, revoir leur famille, leurs amis, et même se confronter à leurs obsessions. Une situation voulue par le père Fromenger (Jean-Luc Bideau), qui demande à ses étudiants d’aller même suivre des cours de philosophie à l’université pour les ouvrir au monde extérieur et à ses préoccupations.

ainsi-soient-ils-critique-serie-jean-luc-bideau-thierry-gimenez

Une Église déchirée

Cette situation, c’est aussi celle de l’Église dans son ensemble. Car Ainsi soient-ils ne se contente pas de décrire la vie et les déchirements de cinq personnages, elle s’ouvre aussi sur le sort de l’Église de France dans son ensemble (voire même sur toute l’Église catholique, puisque de nombreuses scènes se déroulent sous les ors du Vatican). Une Église confrontée à une crise des vocations, à une désertion des fidèles, à un appauvrissement permanent. Une Église qui se gère de plus en plus comme une entreprise, avec ses consultants en communication, ses campagnes de pub, ses réductions d’effectifs pour cause de crise budgétaire, etc.

Et, au sein de cette Église, une confrontation de plus en plus flagrante entre les tenants de l’ouverture prônée depuis le concile Vatican II, et ceux qui préfèrent une approche plus traditionaliste. C’est toute une lutte politique qui s’engage au sein de la Conférence des Évêques de France, entre Fromenger et le cardinal Roman (Michel Duchaussoy). « Ce monde va changer maintenant, et c’est à nous qu’il appartient de le faire », dira un personnage. L’enjeu, c’est donc de savoir si l’Église doit s’adapter aux changements de la société, ou si elle doit rester ferme sur ses fondements.

La première saison de la série est absolument passionnante. La tension politique s’associe à celle qui divise les personnages, le scénario est bien construit, l’interprétation est remarquable.

Hélas, la qualité va se dégrader au fil des saisons, malgré l’arrivée de l’excellent Jacques Bonnaffé. Les scénarios vont devenir plus caricaturaux et usent de ficelles parfois grossières. Cependant, Ainsi soient-ils conserve toujours des qualités, en premier lieu son casting irréprochable.

En conclusion, Ainsi soient-ils reste une série originale dans son thème et son propos, qui pose des questions très intelligentes sur la foi, sur la mission de l’Église et le rôle des prêtres dans une société moderne laïcisée et matérialiste. Elle mérite d’être vue, malgré la baisse de rythme et de qualité de la dernière saison.

Ainsi soient-ils : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=xqaSSZiBk7M

Ainsi soient-ils : fiche technique

Créateurs : Rodolphe Tissot, Bruno Nahon
Réalisateurs : Rodolphe Tissot, Elizabeth Marre, Olivier Pont
Scénaristes : Vincent Poymiro, David Elkaïm
Interprètes : Julien Bouanich (Yann), David Baiot (Emmanuel), Clément Manuel (Guillaume), Clément Roussier (Raphael), Samuel Jouy (José), Jean-Luc Bideau (Étienne Fromenger), Thierry Gimenez (Dominique Bosco), Michel Duchaussoy (cardinal Roman), Jacques Bonaffé (cardinal Poileaux)…
Photographie : Pénélope Pourriat
Montage : Tina Baz, Julia Gregory, Franck Nakache
Musique : Jean-Pierre Taieb
Producteur : Bruno Nahon
Sociétés de production : Arte France, TV5 Monde, Zadig Productions, AVRO, BackUp Films
Sociétés de distribution : Arte, Sunfilm entertainment
Genre : drame
Nombre d’épisodes : 3X8
Durée d’un épisode : environ 50 minutes
Date de première diffusion en France : 11 octobre 2012

France-2012

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.