Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s’écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l’obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n’égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l’interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

L’épreuve de la peur

On le dit souvent : le héros n’est pas celui qui ignore la peur mais celui qui l’affronte. Telle est son étoffe. László Nemes montre la peur de Moulin. Dès l’incipit, le chef de la Résistance ne craint pas d’avouer qu’il se liquéfie à chaque fois qu’il faut sauter en parachute. La première partie du film, avant son arrestation, dévoile un homme constamment sur ses gardes : découverte inquiète de son entourage à son arrivée à la gare, coup d’œil au barman alors qu’il doit retrouver Colette, refus de s’engager dans une relation avec la comtesse qui l’invite à venir chez elle pour étudier l’emplacement d’un tableau qu’elle souhaite acquérir. Aux questions sur ses préférences en peinture que lui pose celle-ci, notre homme ne se livre pas, se contentant d’approuver les goûts de la comtesse.

Dans la salle d’attente du médecin, l’anxiété se lit sur le visage de Gilles Lellouche, alors que de l’agitation est perceptible à l’étage et qu’une voiture vient se garer devant la maison. Plus tard, à la prison Montluc, Moulin avoue qu’il craint de « ne pas tenir » sous la torture. Lorsqu’on vient le chercher pour le mener à un peloton d’exécution, c’est un effroi terrible que montre l’acteur.

Épargné, il sera ensuite torturé. Le Fils de Saul laissait délibérément l’horreur hors champ. Ici, les sévices sont en partie montrés – ce qui occasionne un avertissement au spectateur. Lorsque les hommes de Moulin sont réunis sur deux bancs qui se font face, c’est pourtant avant tout la peur que cherche à traduire Nemes. Un authentique barbare dévore l’oreille de l’un des hommes, sous le regard placide de Barbie. Quel est le plus barbare des deux ? Un autre craque à cette vue, supplie Moulin de parler, le désignant ainsi comme le chef. On s’attend alors, avec appréhension, à le voir subir le pire, mais Nemes adopte le dispositif du Fils de Saul : alors que la brute lui écarte les yeux – en une image qui évoque Orange Mécanique –, Moulin fait face aux cris de ses camarades. C’est le son qui traduit l’horreur, comme lors de la première nuit qu’il avait passée dans sa cellule.

Mise en scène

Chez les nazis, tout est affaire de mise en scène. Pourquoi, par exemple, les soldats ne cessent-ils de hurler le célèbre « Schnell ! » et de brutaliser les prisonniers ? Pour installer une atmosphère oppressante. De même tirent-ils en l’air alors que les prisonniers font des rondes dans la cour de la prison. Faire crier de douleur les détenus la nuit participe de la même stratégie. Il faut terroriser, pour que ceux qu’on veut faire avouer tombent comme des fruits murs.

Barbie, face à Moulin, se régale de montrer qu’il est le maître. C’est lui qui fixe les règles du jeu, comme dans celui de « l’association de mots sans réfléchir ». Moulin s’en tire bien, mais il commet une erreur : déclarer qu’il « ne s’intéresse pas à la politique ». « N’en faites pas trop, ce serait suspect », avait conseillé son interlocuteur au très zélé Henri de Notre salut lors du cocktail qui ouvre le film. Celui qu’on surnomma « Le boucher de Lyon », ayant un instinct très sûr, a flairé ici un loup. L’autre erreur de Moulin aura été de parler à l’un de ses compagnons dans la ficelle qui monte à la Croix-Rousse.

Lors du deuxième face à face, un troisième personnage est présent : la comtesse. Barbie commence par la remettre à sa place, affirmant la toute puissance de la Gestapo face aux relations que prétend avoir la dame auprès de la Wehrmacht. Il met ensuite un disque : La Barcarolle d’Offenbach – un juif, histoire de montrer que la Gestapo peut tout s’autoriser. La Barcarolle ? Le thème avait déjà été utilisée par Roberto Benigni dans La Vie est belle, pour porter un message d’espoir. Nemes s’est-il amusé à en faire un usage grinçant ? Car sur cette mélodie, Barbie va obliger Moulin et la comtesse à valser. Les deux rechignent à cette mascarade mais soudain Moulin change de stratégie : il se met à assumer la situation, en demandant à sa cavalière de le fixer dans les yeux. La magie prend. Furieux, Barbie interrompt la scène. A la toute fin du film, on retrouvera cette importance donnée au regard lorsque Colette sera menacée d’être exécutée : « c’est fini Colette, regardez-moi dans les yeux » lui lance Moulin qui n’a pas voulu avouer où se déroulerait le débarquement (le savait-il en 1943 ?…). L’horreur sera de nouveau traitée hors champ, les aboiements des chiens révélant la fin de la jeune femme.

Mise en scène de nouveau, lorsqu’on fait croire à Moulin qu’il est libéré. Il réclame le briquet que lui a donné l’un de ses amis, ce qui est éminemment audacieux, à la limite du vraisemblable même, lorsqu’on connaît l’impulsivité violente des nazis. La placidité qu’il obtient en réponse était également une mise en scène car ce briquet, il le retrouvera dans les mains de Barbie. Celui-ci est positionné en haut d’un pont : Nemes a expliqué vouloir accentuer, au long du film, la position de domination physique de son tortionnaire. Moulin, en bas, est entouré d’hommes aux chapeaux noirs. C’est l’une des rares scènes de jour dans ce film très sombre, et c’est précisément le moment où la lumière est faite sur Moulin.

Mise en scène toujours, lorsqu’on place Moulin au milieu de prisonniers destinés à être fusillés. L’un d’eux entonne La Marseillaise, bientôt suivi par d’autres. Moulin se joint à eux, une octave en dessous. Après que tout le monde autour de lui s’est effondré, Moulin reprend l’hymne dans les aigus, ce qui fait bien ressentir la montée en tension opérée en lui. Cette comédie macabre n’avait qu’un but : mettre en condition le seul qui intéresse Barbie, ce membre de la Résistance – à ce stade non encore identifié comme son chef.

Mise en scène enfin, dans la voiture où Barbie côtoie Moulin à l’arrière. Le nazi raconte le pire : le sacrifice de bébés jetés dans des maisons en flamme (on pense ici au terrible Requiem pour un massacre de Klimov). Dans ces moments, explique-t-il, ayant droit de vie ou de mort, nous sommes des dieux. Son prisonnier ne lui oppose qu’une fixité pleine d’effroi. Peu après, lorsque Moulin se jette d’une balustrade, alors que son entourage demande son transfert à l’hôpital sous peine de le voir succomber, Barbie réplique : « il mourra quand je l’aurai décidé. » Ivresse de la toute puissance, hubris du nazisme. Dans la scène suivante, alors qu’un haut gradé de la Wehrmacht vient tirer Moulin des griffes de son tortionnaire, on voit Barbie pour la première fois réellement perdre ses nerfs, en s’en prenant à un handicapé dans son fauteuil roulant, sous le regard interloqué du personnel. Ce duel-là, Moulin l’a gagné.

Un duel manichéen

Car le face à face a tout du duel, du jeu du chat et de la souris. Nemes oppose deux chefs qui se toisent. L’un a pour lui toute la puissance de la cruelle Gestapo. L’autre, une seule arme : son silence. Moulin ne craint pas la mort, il craint de parler. Ainsi supplie-t-il le détenu qui le rase de lui trancher la gorge, « pour la France ». Un barbier pour échapper à Barbie. Le jeune homme recule devant l’horreur du geste, et sans doute devant la certitude d’être exécuté s’il se livrait à cet acte.

Une autre caractéristique réunit les deux hommes : Moulin, comme Barbie, est celui qui regarde. Barbie ne torture pas lui même, il se contente de contempler puis de lever le pouce en bas ou en haut. Son adversaire ? Plutôt que de lui infliger des sévices (même s’il y en aura tout de même quelques-uns), il le force à regarder. La torture consiste à placer la victime sur le même terrain que son bourreau : car, en se taisant, il autorise tacitement les horreurs commises sur ses amis. Une torture morale.

Ce duel est manichéen au sens étymologique du terme : il oppose la lumière, qui baigne le plus souvent Barbie, à l’ombre dans laquelle est plongé presque constamment son adversaire. Un manichéisme inversé puisque le Bien est du côté de l’ombre. Moulin est un film sombre, tout autant plastiquement que psychologiquement. On doit au chef opérateur Mátyás Erdély la qualité de la photographie, faisant ressortir des lueurs dans cette opacité omniprésente : les parachutes apparaissant dans le ciel nocturne de la scène liminaire, les profils de résistants dans le camion juste après leur arrestation, le visage de Moulin dans sa cellule, les phares des voitures dans la forêt au moment où Moulin retrouve Colette… Puisque le film a pour titre le seul nom du chef de la résistance, il se tient résolument du côté de l’ombre. Il s’achève pourtant sur un feu d’enfer, celui de la locomotive alimentée en charbon : au moment où Moulin rend l’âme, l’astre du nazisme n’a pas encore entamé son crépuscule.

Gilles Lellouche et Lars Eidinger font merveille dans ce duel à fleurets plus ou moins mouchetés. Le premier traduit les ressources que Moulin trouve en lui-même pour dominer sa peur et rester lucide. Le second, alternant ton badin et brusques explosions de colère, est d’un machiavélisme glaçant.

Des ajouts contestables

La véracité du film a été contestée par les descendants de Jean Moulin : il épouserait la version des faits qu’aurait donnée Klaus Barbie, selon laquelle la Gestapo aurait épargné physiquement le chef de la Résistance. D’une part, Nemes montre tout de même un Moulin bien amoché. D’autre part il ne vise pas la vérité historique : le patchwork non chronologique de photos d’archives qui ouvre le film (des scènes effroyables de camp côtoyant des scènes heureuses de libération) l’indique assez bien. Moulin n’est pas un biopic : il ne retient du chef de la Résistance que les derniers jours de sa vie. Il ne cherche pas à soigner la ressemblance : Gilles Lellouche, qui l’incarne, est plus massif, plus viril, moins gracieux. Du reste, il eût été difficile de chercher à coller à la vérité, tant on sait peu de choses sur les jours que Jean Moulin a passés à la prison Montluc. László Nemes focalise sur son duo manichéen, ce que le final du film illustre parfaitement : Moulin et Barbie sont placés côte à côte, des photos de chacun d’eux défilant comme des diapositives. Leur enfance, leur adolescence, l’âge adulte. Mais là où le côté Moulin se fige soudain dans son célèbre portrait au chapeau et à l’écharpe, celui de Barbie continue jusqu’au grand âge. L’un a pu vivre vieux, l’autre non, mais Barbie a dû, comme le lui avait lancé Moulin, « rendre des comptes« .

Reste, pourtant, deux réserves. La première tient aux personnages principaux ajoutés par le scénariste Olivier Demangel : la comtesse, incarnée par Louise Bourgoin, et le camarade de cellule de Moulin, joué par Félix Lefevre.

Pourquoi ce personnage de la comtesse, si ce n’est pour introduire du romanesque ou féminiser artificiellement la distribution ? La patte de TF1 qui finança en partie le film ? N’était la superbe scène de la valse, ce personnage était parfaitement inutile. Il nous vaut l’apparition finale de la comtesse au chevet de notre héros rendant l’âme, d’un romantisme incongru dans le contexte du film.

Le personnage de Martin, un peu plus intéressant, peine malgré tout à se justifier pleinement. La scène où il agonise dans les bras de Moulin, ayant perdu son œil dans des tortures, relève du tire-larmes, tranchant avec le reste de la narration.

Ces deux accrocs n’entament que peu le parti pris d’auteur, qui est manifeste. Loin, toutefois, de celui qui prévalait pour Le Fils de Saul : c’est la seconde limite du film. Comparé au geste cinématographique consistant à suivre un personnage au sein d’un camp de concentration en laissant hors champ les exactions, celui qui caractérise Moulin apparaît passablement académique. La faute de TF1 ?… Si tel est le cas, on peut dire que Nemes a su tirer le meilleur des contraintes qui lui étaient imposées.

On ressort sonné du film, tant chaque rappel de ce que fut cette période nous rappelle la chance qu’est de vivre en paix. Comme toute œuvre sur ces temps terribles, elle nous incite à ne pas avoir la mémoire courte. La bête sommeille toujours. Elle pourrait bien se réveiller.

Lire aussi la critique de Jérémy Chommanivong, rédigée à l’occasion du Festival de Cannes : https://www.lemagducine.fr/festivals/cannes-2026-moulin-laszlo-nemes-critique-film-10083305/

🎬 Moulin : Bande-annonce

🎬 Moulin : Fiche technique

Titre original : Moulin
Réalisation : László Nemes
Scénario : Olivier Demangel
Interprètes : Gilles Lellouche (Jean Moulin), Lars Eidinger (Klaus Barbie), Louise Bourgoin (Comtesse de Forez), Félix Lefebvre (Martin), Marcin Czarnik, Christian Harting
Photographie : Mátyás Erdély
Montage : Péter Politzer
Musique : Laëtitia Pansanel-Garric
Décors : Stéphane Rozenbaum
Costumes : Andrea Flesch
Production : Alain Goldman
Sociétés de production : Légende Films, Pitchipoï Productions
Pays de production : France
Société de distribution France : Studio TF1
Durée : 2h14
Genre : Drame biographique, Historique
Budget : 13,28 millions d’euros
Date de sortie : 28 octobre 2026
Sélection : Compétition officielle du Festival de Cannes 2026

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3.9

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Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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