Dans Englouti, Brian Duffield jette un plongeur endeuillé dans l’estomac d’un cachalot avec une heure d’oxygène. Un survival viscéral et techniquement bluffant, que des flashbacks, trop bavards et trop présents, empêchent hélas de rester en apnée jusqu’au bout.
Drôle d’année pour le bestiaire du cinéma de genre. Pendant que les requins ratent tous leur morsure, de Deep Water à Thrash en passant par La Bouche du Diable, le survival est allé chercher ses frissons en eaux moins fréquentées, du norvégien Kraken à l’hippopotame du très soporifique Hungry. Brian Duffield complète cette ménagerie avec un poids lourd inattendu, un cachalot de vingt-quatre mètres qui gobe un plongeur au large de la Californie. Le pitch se partage presque comme un mème, aussi aguicheur que casse-gueule, et Imagine Entertainment en a pourtant raflé les droits avant même la parution du roman de Daniel Kraus. Qui ne tente rien n’a rien, et la devise vaut autant pour cette production aux défis techniques vertigineux que pour le film lui-même.
L’appel des abysses
Jay Gardiner (Austin Abrams) n’avait plus plongé depuis longtemps. S’il renfile sa combinaison, c’est pour retrouver quelque chose de son père (Josh Brolin), disparu en mer. Dans les profondeurs, il croise un calmar géant pris en chasse par le cachalot. Peu pressé de finir seul dans les sucs gastriques du cétacé, le céphalopode s’agrippe au plongeur, et les voilà gobés ensemble. Il reste à Jay moins d’une heure d’oxygène et, pour seule boussole, les leçons d’un père qui lui a appris à respecter l’océan. S’extirper du ventre de la bête revient alors à s’émanciper de celui qui a voulu le façonner à son image. Un postulat poncif, mais qui a le mérite d’être clair.
Le grand plaisir d’Englouti est là, dans ce huis clos organique où chaque paroi palpite. Duffield ne joue jamais les capitaine Achab. Son cachalot n’est pas un monstre à harponner mais un animal qui chasse, tout simplement, et dont le cœur cogne tout près de l’estomac où se débat le héros. Le cinéaste voulait l’inverse des Dents de la mer, et le film tient parole dans ses meilleurs moments. Pour donner corps à ces entrailles, l’équipe a passé un été dans un estomac bâti à grande échelle avec la société d’effets spéciaux néo-zélandaise Wētā Workshop, un décor capricieux qui changeait de forme dès qu’on le vidait de son eau. La bioluminescence n’éclaire que ce qu’il faut de ces parois visqueuses, textures et maquillages qui suintent de vérité, et ce bricolage dans les règles de l’art impressionne bien plus qu’un fond vert.
Ces contraintes laissent pourtant peu de latitude à la caméra, et c’est tout bénéfice pour Austin Abrams. Filmé au plus près, le comédien qu’on ne cesse de redécouvrir depuis Scary Stories, Évanouis et Resident Evil arrive à nous faire deviner la douleur et la détresse de son personnage à travers son masque et son détendeur de plongée. Le film s’amuse à lui jeter dans les pattes tout ce qui peut tuer dans ce bidon caverneux, avec en prime un usage savoureux d’une méduse. On a peur avec lui et pour lui, d’autant que le travail sonore change chaque battement de cœur du cachalot comme une sorte de compte à rebours.
Mal de père
Hélas, le récit prend l’eau dès qu’il remonte le temps. Fidèle au roman de Kraus, qui cosigne le scénario, Englouti se laisse avaler par un banc de flashbacks qui rappliquent à chaque obstacle. Le montage charcute l’apnée promise, comme si le film voulait tout porter à la fois, la tension, le deuil, la morale familiale et la leçon écologique. Curieux paradoxe pour l’auteur de Traquée, un survival de home invasion quasi muet, qui laisse ici déborder les discours les plus appuyés. La relation père-fils reste aussi bien sage. Le fossé générationnel entre ce père rugueux et ce fils peu vif d’esprit n’est jamais vraiment creusé, et la toxicité du père se résume à quelques disputes à peine houleuses.
À l’approche du dénouement, la ligne de vie mystique du héros boit la tasse également, faute de subtilité. On retrouve là les travers d’Underwater, que Duffield avait scénarisé. L’expérience lui a au moins appris à mieux convoquer les ténèbres des grands fonds, dans un dernier segment au sonar qui aurait pu frapper plus fort encore. Reste un épilogue lourd comme une ceinture de plombs, lesté de dialogues sur la force d’une famille unie qui communique enfin. Avec moins de sauts dans la mémoire et un propos plus pudique, le film aurait gagné en pertinence comme en humilité, ou simplement laisser le volet du divertissement ouvert tout le long, en immergeant le spectateur avec un protagoniste qu’on a envie d’encourager dans un ludisme communicatif.
Englouti tangue souvent mais ne coule jamais totalement. Et quand bien même, son titre original (Whalefall) le rappelle, une baleine qui sombre nourrit encore les abysses pendant des décennies. Celle de Duffield ne fera pas exception. Malgré ses flashbacks envahissants et son mélo trop appuyé, ce survival, hors norme mais aussi un peu programmatique, offre une plongée organique comme on en voit rarement en salles, portée par un Austin Abrams qui ne lâche jamais prise. Autant se laisser avaler sans regret, et de préférence sur le plus grand écran possible.
Englouti – bande-annonce
Englouti – fiche technique
Titre original : Whalefall
Réalisation : Brian Duffield
Scénario : Brian Duffield, Daniel Kraus
Interprètes : Austin Abrams, Josh Brolin, Elisabeth Shue
Photographie : Aaron Morton
Montage : Pietro Scalia
Musique : Joseph Trapanese
Son : Miguel Rejas
Décors : Ramsey Avery
Costumes : Natalie O’Brien
Producteurs : Brian Grazer, Brian Duffield, Jeb Brody, Allan Mandelbaum
Sociétés de production : 20th CENTURY STUDIOS, IMAGINE ENTERTAINMENT
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : The Walt Disney Company France
Durée : 1h46
Genre : Thriller
Date de sortie : 14 octobre 2026