Aurore Gorius et David Lopez publient aux éditions Steinkis un livre-enquête sur le glyphosate.
Le glyphosate est un herbicide systémique non sélectif : appliqué sur les feuilles, il pénètre dans la plante puis circule vers les tissus en croissance, notamment les jeunes pousses et les racines. Il inhibe une enzyme, l’EPSPS, et dérègle plusieurs fonctions métaboliques. La plante cesse progressivement de croître, jaunit puis meurt en quelques jours ou semaines.
Cette voie biochimique n’existe pas chez les animaux ni chez l’être humain. C’est l’argument central de ceux qui aimeraient clore à la hâte le dossier sanitaire. Car, et c’est tout l’objet de ce livre-enquête, le produit a des effets potentiellement dévastateurs sur la santé, en plus d’être promu à coups de lobbying et d’études scientifiques en service commandé.
La principale controverse porte sur les effets chroniques, en particulier le cancer. Pour rappel, en 2015, le Centre international de recherche sur le cancer, agence de l’OMS, a classé le glyphosate « probablement cancérogène pour l’homme ». Cette classification décrit un danger potentiel : la capacité d’un agent à provoquer un cancer dans certaines circonstances.
L’épidémiologie reste cependant partagée. Et les auteurs reviennent longuement sur cet aspect des choses. Car Monsanto et Bayer sont suspectés d’avoir promu des études scientifiques biaisées, voire d’avoir payé des scientifiques pour qu’ils apposent leur signature sur des papiers dont ils n’étaient pas les réels auteurs.
L’influence a également pris la forme classique du lobbying : rencontres avec les institutions et les gouvernements, argumentaires économiques sur l’absence d’alternatives, mobilisation d’organisations agricoles en mode astroturfing, consultants en communication et interventions auprès des parlementaires… Il serait excessif d’affirmer que ce lobbying a, à lui seul, dicté les décisions politiques. On peut en revanche constater son insertion méthodique à chaque étape du processus de réglementation.
En 2017, après le refus de Monsanto de comparaître à une audition consacrée aux « Monsanto Papers », les présidents des groupes du Parlement européen lui ont retiré temporairement ses badges d’accès, mesure alors sans précédent contre une entreprise. Les échanges avec le secteur privé sont en effet monnaie courante à Bruxelles. C’est presque consubstantiel à l’intégration européenne, comme l’explique l’ouvrage.
Mais le terrain scientifique demeure évidemment le plus problématique. Des documents internes rendus publics lors de procès américains ont montré que Monsanto avait participé, sans transparence suffisante, à la rédaction d’articles attribués à des experts extérieurs. Ils décrivent aussi des tentatives d’influencer l’évaluation par les pairs, de contester des publications défavorables ou d’utiliser des tiers faussement indépendants pour défendre leur produit.
En novembre 2023, faute de majorité qualifiée des États membres pour ou contre, la Commission a renouvelé l’autorisation européenne jusqu’au 15 décembre 2033… La Bataille du glyphosate donne pourtant à voir des victimes indemnisées au compte-goutte, une industrie agricole rendue dépendante d’un produit bon marché et (trop ?) pratique, ainsi qu’un système qui favorise l’opacité.
D’un usage massif dans les exploitations agricoles à la valse-hésitation des autorités régulatrices, de l’exercice de l’influence aux effets sanitaires micro, Aurore Gorius et David Lopez nous offrent un résumé convaincant et engagé d’une affaire qui n’a, soyons-en certains, pas fini de faire parler.
La Bataille du glyphosate, Aurore Gorius et David Lopez
Steinkis, 17 septembre 2026, 152 pages