Présenté à l’Étrange Festival après son passage par la Berlinale, Turgaud ramène le prolifique cinéaste kazakh sur le territoire du néo-western spaghetti. Un néo-western contemplatif, porté par son duo fétiche Berik Aitzhanov et Anna Starchenko, qui creuse la loyauté et la solitude dans les steppes de Karatas, non sans quelques signes d’essoufflement.
Adilkhan Yerzhanov n’est plus un inconnu de l’Étrange Festival. Le cinéaste kazakh y revient chaque année ou presque, et son cinéma continue de susciter la curiosité, même quand il tourne à un rythme qui frôle l’automatisme. Turgaud en porte d’ailleurs les symptômes, avec une fabrication un peu trop codifiée, comme si le réalisateur se laissait parfois guider par ses propres tics. Ce n’est sans doute pas le film de trop, mais il s’en approche.
Toujours ancré dans sa ville fictive de Karatas, le film suit Bek, une sorte de cousin plus bavard et dansant de Moor, le héros de son précédent long-métrage. Là où l’un traînait ses fantômes, l’autre noie son désespoir dans une bouteille d’alcool, façon d’accepter sa servitude auprès de Baylat, caïd local en pleine ascension politique. La volonté de western spaghetti est assumée jusque dans le ton, lorgnant ouvertement du côté de Sergio Leone. Des notes de mandoline traversent le récit contemplatif sur des steppes filmées comme un désert. Karatas y ressemble moins à une ville qu’à un purgatoire, un lieu où les âmes les plus tristes semblent condamnées à errer jusqu’à leur dernier souffle.
Dans cet univers mafieux et torturé, qui rappelle par instants le versant post-apocalyptique de Steppenwolf, le film interroge la loyauté et la responsabilité de Bek. Celui-ci protège, en pleine conscience, des monstres sans foi ni loi et des politiciens gangrenés jusqu’à l’os. Son frère Amir le retient dans ce monde violent, dont il assume être l’agent d’un chaos organisé., mais son humanité resurgit peu à peu, jusqu’à le pousser à peser le pour et le contre à l’arrivée de Fox, tueuse à gages qui n’en est pas à son premier contrat. Et c’est précisément dans ces moments de flottement, quand la conscience reprend le dessus sur l’action, que le film séduit le plus.
Steppe by steppe
Le film renonce presque à l’action dès qu’il le peut, préférant explorer la psyché de ses personnages. L’esprit de Bek finit par se confondre avec les plans fixes sur le paysage kazakh, jusqu’à épouser leur froideur sinistre. Il relève alors peu à peu la tête au fil de plusieurs échanges de balles avec Fox. Leur lien repose sur quelque chose de sensoriel, tissé par cette même musique à cordes qui n’a de cesse de rappeler le western. Une relation qui ne se développe véritablement que sur le tard, la première partie du film préférant s’attarder sur l’ascension de Bek dans le milieu mafieux, et les privilèges de choix qu’elle lui octroie.
C’est à cet endroit que le film entre en collision avec ses limites. Le fond est bien pensé, mais l’ensemble est trop long, et les plans, moins hypnotiques qu’à l’accoutumée, vibrent moins qu’ils ne le devraient. Le rythme manque cruellement, même si tout l’intérêt du film réside justement dans cette démarche tranquille et introspective. Même les touches d’humour, absurdes et decalées comme le veut la patte du cinéaste, se révèlent moins mordantes que d’ordinaire.
Le duo Aitzhanov et Starchenko porte malgré tout le film avec une présence remarquable. Aitzhanov reste dans la continuité de ses rôles habituels avec le visage fermé, tandis que Starchenko surprend davantage, rarement vue aussi mutique, façon silhouette de film noir sans pourtant être une femme fatale, mais plutôt la fatalité incarnée. Et autour d’eux, le décor distille une critique sociale plus retorse qu’il n’y paraît. Des emballages de grandes marques jonchent le sol de Karatas, comme si le capitalisme mondialisé polluait jusqu’aux confins de la steppe, transformant la ville et ses alentours en dépotoir. Cette présence n’est jamais anodine, car elle est le plus souvent frontale, sauf lors d’une scène d’exécution où des projections de sang viennent souiller des sacs plastiques éparpillés dans le désert, tenant lieu de pelotes de foin façon far west. Le folklore du genre y est discrètement recyclé en résidu contemporain et la violence locale s’y superpose à la pollution globale, sur la même image. Un discours politique indirect, mais lucide, sur le mal qui frappe la ville comme le pays tout entier, tenu à bout de bras par des puissances plus grandes que lui. Baylat en est l’incarnation parfaite, à l’image de sa cupidité et de sa gourmandise. Mais son règne, heureusement, commence à vaciller.
Ainsi, Turgaud n’atteint sans doute pas la hauteur de Steppenwolf ou de Cadet en matière de tension frénétique. Mais il reste animé de cette énergie singulière qui peut surprendre les spectateurs découvrant le cinéma de Yerzhanov, et laisse, aux adeptes une certaine frustration, mais également l’espoir de le retrouver à son meilleur niveau.
Ce film est présenté en sélection Mondovision à l’Étrange Festival 2026.
Turgaud – bande-annonce
Turgaud – fiche technique
Réalisation : Adilkhan Yerzhanov
Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes : Berik Aytzhanov, Anna Starchenko, Daniyar Alshinov, Oleg Yulin
Photographie : Yerkinbek Ptyraliyev
Montage : Alisher Kagarmanov
Musique : Abai Akbayev
Production : Temirlan Ataulla, Beksultan Kazybek, Olga Khlasheva, Vasilyi Kutsenko, Irina Sosnovaya, Anara Zhunussova
Pays de production : Kazakhstan
Durée : 2h04
Genre : Drame, Policier