L’Étrange Festival 2026 : Ghost in the cell, la grande dissection

Avec Ghost in the Cell, Joko Anwar transforme une prison indonésienne en théâtre gore et burlesque de la corruption nationale, entre satire sociale féroce et rédemption par l’art. Un délice !

Le titre aguiche d’abord les fans de Masamune Shirow et Mamoru Oshii, mais l’écho reste un clin d’œil, pas une révérence. Ghost in the Cell trace sa propre voie hybride, quelque part entre le gore, la comédie et un fond politique qui commence en sourdine avant de finir par tout envahir. Une entité maléfique se met à tuer avec un sens artistique très prononcé de la mise en scène macabre, dans une prison où bandes rivales et gardiens corrompus doivent s’allier pour survivre. Tout laisse d’abord croire à un pur thriller surnaturel, dans la lignée des série B survivalistes. Mais très vite, la caractérisation des personnages distille des indices sur la logique de sélection des victimes et sur les moyens de contrecarrer cette malédiction, qui n’a besoin d’aucune discrétion pour se manifester.

C’est méchant, à la manière de ce qu’Anwar a toujours su faire depuis sa saga Satan’s Slaves, et jubilatoire dans ses ruptures de ton cartoonesques. Le mélange, parfois abrupt, fonctionne malgré tout et fait glisser l’horreur vers le pamphlet social et politique sur une Indonésie gangrenée par une corruption à grande échelle. Car personne n’est tout à fait innocent dans la prison de Labuhan Angsana. Arnaqueurs téléphoniques, voleurs, tueurs, politiciens compromis, il y a là matière à recomposer une hiérarchie sociale inédite dans un lieu qui ne jure pourtant que par l’ordre et son gardien en chef, caricature parfaite du mépris institutionnel.

Face à la vague de haine qui s’abat sur le bloc C, il ne reste que le chant, la prière et la danse pour espérer apaiser les esprits. C’est le concept qui irrigue tout le film : faire de l’art un exutoire, un moyen de préserver son âme de repenti. En l’absence de justice, il ne reste que la création pour survivre, et c’est justement ce qu’on illustre dans un décalage comique assumé. On croirait presque suivre la bande de Police Academy transposée en film d’horreur, et c’est souvent hilarant. On y devine aussi, dans son versant plus fantastique, quelque chose de Suspiria, avec un mal qui se nourrit autant de couleurs et de rituels que de sang.

L’Indonésie jugée par ses propres fantômes

Le rapport au pouvoir et les inégalités sont mis à plat dans une intrigue qui avance d’abord à tâtons dans le gore, avant de basculer dans un chaos maîtrisé. La satire est là, le fun et l’action aussi. On sent les ambitions du cinéaste traverser chaque plan, quitte à afficher des notes d’intention un peu simplistes, puisque l’origine du mal vient tout de même d’une déforestation illégale à Bornéo. Un contexte environnemental qui concerne tout le monde en creux, distillé sans discours moralisateur. Anwar s’amuse avant tout avec sa caméra, comme lorsqu’il filme les corps nus des hommes sous la douche ou bien une séquence d’appels téléphoniques. Il y a un côté ludique assumé dans ce croisement entre film de fantôme et film de prison, où les personnages n’ont pas vraiment besoin d’être davantage développés, vu leur nombre et la générosité du film en mises à mort crado et réjouissantes. Mais plus le récit avance, plus ce fond écologique et judiciaire remonte à la surface, jusqu’à devenir la clé de voûte du dernier acte. Le film gagne alors une profondeur inattendue, offrant plusieurs niveaux de lecture.

Ce geste de mise en scène s’inscrit dans une trajectoire cohérente. Il s’agit du douzième long-métrage d’un cinéaste habitué à faire de l’horreur un vecteur de critique sociale, et Ghost in the Cell marque une rupture par son second degré explosif, quand Satan’s Slaves, Impetigore ou Grave Torture ne riaient jamais. En passant par la Berlinale, le film confirme ainsi les échos d’un mélange de gore élevé au rang d’œuvre d’art, une angoisse croissante et un déchaînement burlesque qui résument tout son programme. S’il y a bien quelques limites dans le rythme et un dénouement qui loupe son crescendo émotionnel, ces aspérités font également partie du geste.

Reste donc un film aussi généreux et drôle que grinçant, qui parvient à faire d’une prison un miroir grimaçant de l’Indonésie tout entière. Une pépite venue de Jakarta, qui donne furieusement envie de suivre Joko Anwar jusqu’aux brumes strasbourgeoises de sa prochaine bizarrerie, The Dancing Plague, actuellement en tournage. On y suivra, encore, une entité qui serait à l’origine d’une épidémie de danse au XVIe siècle. Et avec ce qu’on a vu dans les coursives de Ghost in the Cell, cela ne peut qu’être prometteur.

Ce film est présenté en sélection Mondovision à l’Étrange Festival 2026.

Ghost in the cell – bande-annonce

Ghost in the cell – fiche technique

Réalisation : Joko Anwar
Scénario : Joko Anwar
Interprètes : Abimana Aryasatya, Endy Arfian, Bront Palarae, Morgan Oey, Lukman Sardi, Danang Suryonegoro
Photographie : Ical Tanjung
Montage : Joko Anwar
Décors : Dennis Sutanto
Costumes : Monika Paska
Musique : Aghi Narottama, Tony Merle
Sound design : Peter Bawiec
Production : Tia Hasibuan
Sociétés de production : Come and See Pictures, Rapi Films, Legacy Pictures
Pays de production : Indonésie
Société de distribution France : Shadowz
Durée : 1h46
Genre : Horreur, Comédie
Date de sortie en VOD : 31 octobre 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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