Wake in Fright est devenu un mythe, un film que plus personne ne pouvait voir, mais dont tout le monde continuait de parler. Présenté au Festival de Cannes en 1971, il y secoue les esprits avant de disparaître de la circulation pendant 40 ans, puis de s’imposer, à son retour, comme l’acte fondateur du renouveau du cinéma australien. 55 ans après, l’invitation à boire tient toujours, aussi amicale que menaçante. On peut la refuser une fois. Pas deux.
Restauré en 4K, le film culte de Ted Kotcheff revient en salles dès le 19 août grâce à The Jokers Films, qui l’a choisi pour ouvrir son nouveau cycle « Le cinéma des antipodes en 5 films ». Quatre autres classiques néo-zélandais et australiens, de Smash Palace à L’Âme des guerriers, suivront début septembre. Et le choix de tête d’affiche ne doit rien au hasard, car peu de films ont à ce point posé les fondations d’un cinéma antipodéen fasciné par ses propres démons. Sous le cagnard de la ville minière Bundanyabba, un instituteur en chemise blanche va d’ailleurs apprendre à ses dépens qu’il n’existe aucune sortie de secours ni raccourci dans la fortune dans un pays où l’hospitalité se conjugue au fusil et à la bière tiède.
Une offre qu’on ne peut refuser
Wake in Fright s’ouvre déjà sur un aveu de faillite : un panoramique à 360 degrés qui ne montre rien, ou plutôt un rien qui se prend pour un monde. On y trouve une gare et des rails à moitié ensevelis par le sable ardent de l’Outback australien, et l’horizon qui ondule sous la chaleur comme s’il voulait fuir lui-même. On est dans un western, mais un western sans conquête possible, où la frontière n’ouvre sur rien d’autre qu’elle-même. Ici, la chaleur n’est pas un climat, c’est un personnage et un adversaire à part entière, à l’instar de Sirāt, et nettement plus retors.
Face à elle, John Grant (Gary Bond, formidable en équilibriste du naufrage) est un enseignant cultivé qui ne rêve que d’une plage et de sa fiancée à Sydney. Un mirage si flou qu’on ne le voit uniquement comme un flash publicitaire échappé de sa propre mémoire. Ulysse avait sa ruse pour traverser les épreuves sans y laisser son âme, mais Grant, lui, n’a que sa condescendance de citadin, qui fond plus vite que son costume sous le soleil de la Yabba. Car c’est bien là le trait de génie du film : faire de la déchéance un vêtement. La chemise blanche, impeccable au premier plan, se salit, se trempe, se confond peu à peu avec les ocres du décor jusqu’à ce qu’il n’existe plus aucun signe visuel distinguant l’instituteur des hommes qu’il méprisait.
Reste « the Yabba », ville-purgatoire où l’on ne meurt jamais tout à fait, mais où l’on ne vit plus vraiment non plus. Sa loi tacite tient en une phrase, répétée comme un glas jovial tout au long du film : « vous prendrez bien un verre avec moi ? ». Refuser n’est pas une option, c’est une offense. Ici, on ne boit pas pour noyer sa soif, mais pour se mettre en bière avant l’heure. Et la Yabba a l’humour funèbre et la tournée généreuse. Dans ce troupeau, Donald Pleasence campe un Doc Tydon inoubliable. Il s’agit moins d’un homme qu’un miroir noir, philosophe déchu qui a déjà parcouru, avant Grant, tout le chemin qui mène à soi-même et qui en a tiré, non pas un remords, mais une doctrine.
La nuit des chasseurs
Puis vient la chasse au kangourou, aussi célèbre qu’indéfendable. Kotcheff, qui s’en explique encore aujourd’hui, y a intégré des images d’un authentique abattage nocturne, au nom d’une cause animale qu’il jugeait plus urgente que le confort du spectateur. L’intention historique se défend ; l’expérience, elle, reste une épreuve. Et c’est bien le seul endroit du film où l’on peut lui reprocher d’avoir raison trop fort, au prix d’une scène qui continue, cinquante ans après, de tétaniser les spectateurs.
On pense forcément aux Chiens de paille, sortis la même année, mais Kotcheff se passe de bourreau désigné. Dans son film adapté du roman de Kenneth Cook, le mal n’a pas de visage, il est distribué dans l’air, dans la poussière et dans la lumière aveuglante du soleil. Délivrance, sorti l’année suivante, partage ce même vertige d’une civilisation qui se découvre bestiale, mais y ajoute un climax, une rupture fondatrice. Chez Kotcheff, la violence n’explose jamais, elle infuse, verre après verre, en routine aussi banale que mortelle. Et quand le plan d’ouverture revient, identique, tout à la fin, la boucle se referme comme un piège à ressort. Ce n’est pas un enfer dont on ressort changé, c’est une spirale qui digère et recrache ses proies au même endroit. On comprend, dès lors, pourquoi Peter Weir et Fred Schepisi sont venus dire à Kotcheff que son film avait montré la voie à tout un cinéma.
Seule ombre au tableau, Janette (Sylvia Kay). L’unique présence féminine notable reste cantonnée au rôle d’objet que s’échangent les hommes, relevant tout de même un constat social, lucide sans doute, mais qui laisse le film un peu court sur ce terrain-là. Son rythme, délibérément suffocant, en découragera par ailleurs plus d’un avant le générique de fin. Mais Wake in Fright ne cherche pas à plaire ; il cherche à convaincre, et n’a jamais eu besoin, pour cela, de nous laisser respirer. C’est ce qui fait la réussite de cet objet de fascination que les cinéphiles pourraont découvrir dans sa version restaurée la plus brutale et authentique.
Bienvenue à la Yabba. Vous n’êtes pas obligés d’y boire un verre. Mais vous n’avez pas vraiment le choix.
Wake In Fright : Réveil dans la terreur – bande-annonce
Wake In Fright : Réveil dans la terreur – fiche technique
Titre original : Outback
Réalisation : Ted Kotcheff
Scénario : Evan Jones, d’après le roman de Kenneth Cook, Wake in fright (5 matins de trop – Editions Le Livre de Poche)
Interprètes : Donald Pleasence (Doc Tydon), Gary Bond (John Grant), Chips Rafferty (Jock Crawford), Sylvia Kay (Janette Hymes), Jack Thompson (Dick), Peter Whittle (Joe), Al Thomas (Tim Hynes), John Meillon (Charlie)
Photographie : Brian West
Montage : Anthony Buckley
Casting : Jill Dempster, John Merrick
Musique : John Scott
Décors : Dennis Gentle
Costumes : Ron Williams
Producteurs délégués : Howard G. Barnes, Bill Harmon
Producteur associé : Maurice Singer
Producteur : George Willoughby
Sociétés de production :
Pays de production : Australie, États-Unis, Royaume-Uni – 1971
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h48
Genre : Thriller
Date de ressortie : 19 août 2026