Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Il y a des films qui ne vieillissent pas, qui résistent au temps. Le Cuirassé Potemkine en fait partie et continuera encore de mûrir au fil des années. Pour son centenaire, le chef-d’œuvre de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Une rencontre qui redonne à ce monument du cinéma muet toute la puissance subversive de ses origines. Une ressortie événement, portée par Potemkine Films, dont le nom est lui-même un hommage, pour les 100 ans du film et les 20 ans de la maison de distribution.

Tourné en 1925, le film reconstitue la mutinerie de 1905 à bord du cuirassé Potemkine et le soulèvement de la classe ouvrière dans la ville portuaire d’Odessa (dans l’Ukraine actuel), deux épisodes de la première révolution russe que l’Histoire a transformés en mythes. Une révolution qui éclate dans un empire déjà ébranlé par la défaite humiliante contre le Japon la même année. Ce qui avait fissuré le prestige militaire du tsar Nicolas II et mis à nu la fragilité d’une autocratie à bout de souffle. Le Cuirassé Potemkine n’est pourtant pas simplement un monument de l’histoire du cinéma qu’on visite comme on visiterait un musée, avec le respect que l’on doit aux choses mortes. C’est une œuvre qui continue de se réinventer, de faire effet, de provoquer quelque chose chez le spectateur. Et c’est notamment ce que la bande originale des Pet Shop Boys révèle avec une acuité nouvelle. Il existe une rage universelle derrière la propagande soviétique et sous l’idéologie. La rage de ceux qu’on écrase et qui n’a pas de date de péremption.

La langue du mouvement

La ressortie arrive dans un monde où les questions de l’oppression, de la résistance collective, du rapport entre le peuple et le pouvoir n’ont rien perdu de leur urgence. Cela souligne la troublante longévité du Cuirassé Potemkine. Pour la comprendre, il faut remonter à la genèse de l’œuvre et à ce qu’Eisenstein construisait, film après film, comme un langage entièrement neuf.

Pour mesurer ce que représente Le Cuirassé Potemkine, il faut revenir un an en arrière, à La Grève (1924), premier long-métrage d’Eisenstein. On y trouve déjà ses intuitions fondamentales, à commencer par la masse comme protagoniste, le refus de l’individualité, puis la violence de l’oppression filmée sans euphémisme. La Grève tâtonne encore, mais Potemkine est son prolongement le plus abouti. Le scénario de Nina Agadjanova-Choutko avait d’abord été pensé en huit épisodes, mais les contraintes de temps imposèrent un resserrement. En condensant sa narration autour d’un seul épisode, celui de la mutinerie à bord du cuirassé, puis le revirement sanglant à Odessa, Eisenstein atteint une densité formelle sans équivalent. Ce que d’autres auraient vécu comme une mutilation, il le transforme en principe, avec moins de matière et plus de force. La nécessité devient une inspiration esthétique.

Ce qui frappe au (re)visionnage du film, c’est à quel point le montage d’Eisenstein est encore aujourd’hui d’une modernité désarmante. Ses coupes n’étaient pas popularisées à travers le globe en 1925, et le sont désormais partout dans la publicité, dans le clip, dans le cinéma d’action. On trouve là une maîtrise sémiologique de l’image, avec une construction un peu théâtrale. Ici, une image ne représente pas seulement quelque chose, elle signifie quelque chose. La cuillère de soupe, prétexte dérisoire à une mutinerie qui allait changer le cours des choses, la viande avariée grouillant d’asticots, les lunettes du médecin de bord qui basculent… Il y a autant de signes qui se percutent et qui engendrent un sens qu’aucun des plans pris séparément ne contient. C’est le cœur de la théorie eisensteinienne du montage dialectique, une pensée qui doit notamment au cinéma de D. W. Griffith (Naissance d’une nation, Intolérance), dont Eisenstein hérita de la grammaire pour mieux la radicaliser et la retourner contre ses propres présupposés bourgeois.

Tous pour un

Mais ce langage nouveau ne serait rien sans la décision qui en est le fondement politique et dramaturgique : l’abolition du héros individuel. Il n’y a pas de héros dans Le Cuirassé Potemkine et c’est là le geste révolutionnaire du film, bien plus que son idéologie explicite. Eisenstein filme les matelots comme une seule et même masse, constamment humiliés par des supérieurs, menés par le commandant Ievgueni Golikov, qui se complaisent derrière leurs privilèges. Par contraste, un traitement plus individuel, presque caricatural, leur est consacré. C’est par leur singularité que les oppresseurs s’exposent, et c’est par leur fusion que les opprimés trouvent leur puissance. Même dans cette immense barque métallique qui manœuvre dans la mer Noire, on peut lire le microcosme d’une société qui repose sur ses inégalités de classe. On mesure la distance avec Hollywood, qui construisait alors ses récits autour d’un visage ou d’un arc narratif personnel. Chez Eisenstein, la star, c’est la foule.

Il y a vraiment beaucoup d’envergure dans sa mise en scène. Les plans de grue donnent aux séquences de révolte une puissance qui écrase le spectateur. Les mouvements de foule à Odessa, avec les citoyens traversant la baie du port, la ville et son architecture qui évoquent le prestige et la grandeur, relèvent d’une grâce et d’une force chorégraphique que le cinéma n’avait jamais atteintes à ce degré. Il y a véritablement un sens du spectacle dans Le Cuirassé Potemkine, et d’une grande maîtrise. La figuration a presque la force d’un documentaire. Ces visages filmés en gros plan, ces corps tendus vers quelque chose, cette présence humaine courageuse et fière, sont ceux de gens ordinaires qu’Eisenstein a transformés en mythe sans les trahir. Le tournage s’est déroulé près de vingt ans après les faits et garde pourtant une rage presque intacte dans l’incarnation de la révolution russe de 1905. Le cuirassé lui-même cesse d’être un navire de guerre pour devenir un pavillon, un symbole, surplombé par des matelots qui exhibent et affirment leur soutien au peuple. Il devient ainsi premier monument réapproprié par une colère collective. C’est cette logique de réappropriation, d’un espace, d’un pouvoir, qui atteint son paroxysme dans la séquence la plus célèbre du film, et peut-être de toute l’histoire du cinéma.

Le poids de la descente

On a tant écrit sur la scène des escaliers d’Odessa qu’on pourrait craindre de ne plus rien avoir à rajouter. Eisenstein y pratiquait quelque chose d’unique en dilatant le temps à un point tel que la durée à l’écran excède largement la réalité chronologique de l’événement. On observe des soldats descendre l’Escalier Richelieu, encore et encore. Les corps tombent et continuent de s’accumuler. Le landau qui dévale les marches dans un travelling est peut-être le plan le plus cité de l’histoire du septième art. Ce n’est pas du réalisme, c’est du montage à l’état pur. Il s’agit d’une temporalité construite, artificielle et pourtant plus vraie que le vrai, parce qu’elle correspond à la durée intérieure de la terreur, à ce que l’événement signifie plutôt qu’à sa durée.

Brian De Palma a cité la séquence dans Les Incorruptibles. Francis Ford Coppola l’a méditée dans Apocalypse Now. Andreï Tarkovski s’en est nourri pour son cinéma. Mais aucun hommage, si brillant soit-il, n’épuise l’original. Car la force de cette scène n’est pas dans son image, aussi iconique soit-elle, mais dans sa cohérence. Elle démontre que le montage peut faire ce que nulle autre forme d’art visuel ne peut totalement reproduire : donner à ressentir la mécanique de l’oppression et son implacabilité. Les soldats ne regardent pas leurs victimes. Ils descendent, et c’est tout. C’est cette absence de regard, montée en une série de coupes métronomiques, qui transforme la scène en cauchemar politique intemporel. Un cauchemar qui appelle, presque naturellement, une réponse sonore à la hauteur. C’est ce défi que les Pet Shop Boys ont relevé, des décennies après avoir réinventé la pop britannique.

Deux révolutions qui se rencontrent

Neil Tennant et Chris Lowe, des Pet Shop Boys, n’ont pas habillé Le Cuirassé Potemkine : ils l’ont relu. Composée avec Torsten Rasch et orchestrée par l’Orchestre Symphonique de Dresde de Jonathan Stockhammer, leur partition mêle textures synthétiques, pulsations électroniques et envolées orchestrales, qui rappelle par instants le travail de Vangelis sur Blade Runner. On y retrouve la même suspension entre beauté et menace, qui finit par laisser place à un crescendo libérant toute la fureur du film. La musique suit scrupuleusement les cinq actes du récit, épousant chaque battement du montage d’Eisenstein sans jamais en contredire la logique, ni occulter une certaine mélancolie qui s’installe dans le drame historique. Elle évoque une tristesse propre aux révolutions qui savent d’avance ce qui les attend.

Par ailleurs, il y a quelque chose de curieux et de vertigineux dans cette rencontre. Les Pet Shop Boys sont les héritiers d’une culture du plaisir, de la subjectivité, du dancefloor, éloignée d’Eisenstein au demeurant. Et pourtant, leur musique réinjecte au Cuirassé Potemkine ce qu’il n’a jamais perdu : une puissance d’impact immédiate, physique et collective. Comme si la pop électronique et le montage dialectique partageaient, en secret, la même ambition, en agissant directement sur le corps du spectateur et produire de la conscience par l’affect. La bande originale ne trahit donc pas le film, elle le prolonge dans sa propre époque.

Le Cuirassé Potemkine a traversé plusieurs censures, guerres et idéologies. Il a été interdit en France pendant vingt-sept ans et projeté clandestinement dans des ciné-clubs. Il a reçu des dizaines de bandes-son différentes, preuve qu’il est de ces œuvres que chaque génération cherche à s’approprier. Cent ans après sa naissance, il n’a rien perdu de sa superbe. La cuillère de soupe n’a pas refroidi. C’est là la marque des vrais monuments, ils sont inépuisables et nous rappellent, obstinément, que l’oppression n’a pas changé de nature, seulement de costume.

Le film est à (re)découvrir au cinéma dès les 17 juin 2026.

A lire également notre critique de la version restaurée de 2022 en blu-ray, incluant au choix la bande-son originale de Edmund Meisel (1926), Del Rey & The Sun Kings (2007) et Zombie Zombie (2009).

Le Cuirassé Potemkine (100 ans) – bande-annonce

Le Cuirassé Potemkine (100 ans) – fiche technique

Titre original : Bronenosets Potyomkin
Titre international : Battleship Potemkin
Réalisation : Sergueï Eisenstein
Scénario : Nina Agadjanova-Choutko
Interprètes : Grigori Aleksandrov, Aleksandr Antonov, Vladimir Barsky, Ivan Bobrov, Beatrice Vitoldi
Photographie : Édouard Tissé, Vladimir Popov
Montage : Grigori Alexandrov, Sergueï Eisenstein
Décors : Vassili Rakhals
Musique : Pet Shop Boys
Producteur : Jacob Bliokh
Sociétés de production : Goskino
Pays de production : Union Soviétique
Société de distribution France : Potemkine Films
Durée : 1h15
Genre : Historique
Date de sortie en URSS : 24 décembre 1925
Date de ressortie en France : 17 juin 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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