« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu’il faut d’humour noir et de critique sociale.

L’Angleterre des années 1980 est une nation qui se cherche. Lassée des travaillistes, elle se tourne vers la figure montante du Old Party conservateur, une fille d’épicier et de pasteur méthodiste nommée Margaret Thatcher.   

Les choix de carrière qui ont transformé cette femme ambitieuse en Dame de fer sont racontés sans fard, avec une ironie qui souligne volontiers l’écart entre l’idéal poursuivi, l’image affichée et les résultats concrets obtenus. On la voit notamment s’exercer au discours public, ce qui suppose de contenir dans les mots une rigueur sociale qu’elle imposera ensuite dans les actes. 

Les privatisations, la dérégulation, le démantèlement des syndicats, l’euroscepticisme (« I want my money back ! ») et la brutalité économique deviennent des traits narratifs autant qu’idéologiques, magnifiés par le dessin vif et direct d’Emilio Van der Zuiden.

L’album n’est jamais loin de la caricature – voir la caractérisation du mari de Thatcher – mais ne s’y perd jamais tout à fait. Il supporte surtout une chronique sociale et politique d’un temps marqué par la révolution néolibérale, le conflit de classes et la transformation du rôle de l’État. Thatcher et Reagan, autre personnalité politique croquée dans cette collection, y apparaissent à la fois comme des produits de leur époque et comme les fossoyeurs de l’Etat-providence.

Dans le détail, on voit une Margaret Thatcher autoritaire envers ses collaborateurs – qui quitteront leurs fonctions les uns après les autres – et davantage soucieuse de montrer les muscles que de la compassion. Une posture qui s’applique tant sur le plan intérieur – les mineurs remplacés par des soldats – qu’extérieur – les Malouines. 

Dans un mélange d’acuité historique et de désinvolture narrative, les auteurs montrent une femme qui exerce un pouvoir sans partage, qui se montre dure avec ses adversaires et qui, paradoxalement, fascine autant qu’elle peut inquiéter. Thatcher est biberonné, une fois au pouvoir, à Adam Smith et Milton Friedman ; elle gouverne sans jamais perdre le point de vue d’une fille d’épicier.

La Sorcière qui a changé le monde est une lecture qui amuse autant qu’elle instruit. Derrière le mythe de la Dame de fer, il y a une histoire de pouvoir, d’ambition et de contradictions, servie par un duo créatif qui ose faire de l’histoire politique un terrain de satire subtile et grinçante. 

La Sorcière qui a changé le monde, Jean-Yves Le Naour et Emilio Van der Zuiden
Bamboo, 6 mai 2026, 72 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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