Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Un paysan maya chassé de ses terres rencontre une intellectuelle gravement malade qui l’accueille en son palais. L’histoire de deux solitudes qui s’apprivoisent. Et une intense expérience de cinéma.

Deux êtres qui vacillent

Cosmos s’ouvre sur un plan fixe de forêt, quelque part dans cette région mexicaine du Yucatán. Une flamme vient lécher l’une des branches d’un arbre au fond de l’image. Elle progresse lentement, rongeant sa proie, sans transmettre le feu alentour. Raccord sur l’intérieur d’une maison indigente. Un très lent travelling le long du mur donne à voir des images pieuses. La caméra pivote et se dirige vers la porte ouverte, sort de la maison, pivote de nouveau pour capter un étrange pieu orné d’un crâne puis, au loin à gauche, un homme qui s’approche. Il se saisit du crâne et entre dans la maison.

Nous venons de faire la connaissance de Leon, un paysan de l’ethnie maya, descendant d’un peuple primitif. Un peuple sachant vivre en harmonie avec la nature, volontiers animiste, traitant chaque être vivant avec délicatesse. Or, la modernité est aux portes du paysan : des techniciens s’affairent pour déterminer le tracé d’une route qui doit passer par sa maison. Leon a deux autres sujets d’inquiétude : se réconcilier avec son frère et soigner cette oreille qui le fait souffrir. Le frère, qu’il n’a pas vu depuis longtemps, est mort. Quant à son oreille, le médecin qu’il consulte lui enjoint de la soigner à l’aide des médicaments qu’elle prescrit, et non avec des plantes car « ça ne marche pas ».

Le destin de Leon est scellé. La catastrophe approche, annoncée par ce vent violent qui agite les palmiers et fait danser le linge qui sèche sur une corde. Bientôt, ce seront des éclairs qui électrisent l’horizon. Ce ne sera pourtant pas la foudre qui frappera mais une pelleteuse, monstre qui broie la maison et tout ce qu’elle contient, ces modestes trésors que la caméra nous a invités à découvrir avec lenteur.

C’est à la pharmacie que Leon remarque Lena. Cette femme a du caractère : les médicaments de son ordonnance n’étant pas disponibles, elle s’en passera, assure-t-elle à la pharmacienne. Le lieu leur est un point commun car Lena ne croit pas plus à la médecine moderne que Leon. Comme le paysan, elle n’a plus pour compagnon qu’un animal, son chien Bruno avec lequel elle repart au volant de sa Coccinelle blanche. C’est une fugue de Bruno qui va les réunir, puisque le chien est venu se réfugier chez Leon, l’homme qui parle à ses poules et partage volontiers son repas avec un canidé s’il se montre affamé. Lorsque Lena récupère son chien, elle tend à Leon la récompense qu’elle a promise, mais ce dernier refuse. Aucune somme sonnante et trébuchante ne peut représenter l’accueil de ce chien providentiel, qui a permis à deux solitudes de se rencontrer. Lena va offrir à Leon le gîte et le couvert. Leon va apporter sa présence réconfortante à cette femme qui se sait condamnée.

Deux êtres complémentaires

Leon – Lena : quasiment deux anagrammes qui nous donnent un indice. Chacun, en effet, est la part complémentaire de l’autre.

Lena, c’est la culture. Avalanches de livres, bibelots exotiques, meubles sophistiqués, collection de disques, le tout dans un palais aux dimensions impressionnantes. Ami architecte, domestique chargée du ménage et de la cuisine. Mais Lena ne sait pas nager, et elle ne croit ni en Dieu ni aux esprits.

Leon, c’est la nature. Lui ne sait pas lire et il n’est guère à l’aise pour s’expliquer. Bon nombre des questions de Lena le laissent coi. Mais cet être fruste possède ce que Lena, dans sa quête éperdue de savoir livresque, a perdu : la relation profonde au vivant.

Pour incarner Lena, Germinal Roaux a choisi une célèbre actrice espagnole, Angela Molina, que l’on a vue notamment dans Cet obscur objet du désir de Louis Buñuel, Blanca Nieves de Pablo Berger ou encore Etreintes Brisées de Pedro Almodovar. Leon, c’est Andrés Catzin, un acteur non professionnel. Par sa maladresse, sa gêne, son authenticité, sa démarche gauche, il apporte le contrepoint parfait au jeu d’Angela Molina, illustrant le propos du film.

Les demeures aussi s’opposent. Les hautes portes de celle de Lena contrastent avec la petite porte en planches clouées laissant filtrer le soleil que Roaux a montré à maintes reprises au début du film. Sa première nuit chez Lena se passe mal car Leon n’avait jamais dormi dans un vrai lit : on l’aura vu étendu ou assis sur un grand hamac fendant l’unique pièce de sa maison.

Enfin, deux types de musique accompagnent l’un et l’autre. Du côté de Leon, un savant mélange de diverses flûtes et de sons de la nature, souvent dissonants. Du côté de Lena, musique classique et chansons traditionnelles mexicaines.

Lena lira à son nouvel ami de la poésie, l’éveillera à la musique, l’invitera à danser. Leon finira par convaincre cette femme autoritaire de s’abandonner, dans ses bras, à la surface d’une eau de source. L’image est d’une grande douceur. Elle fait pièce à la scène où Lena s’éternisait, chez elle, dans sa baignoire en écoutant de la musique. Les chants d’oiseaux ont remplacé le microsillon. Et surtout, Lena n’est plus seule à l’approche de la mort.

Leon, le soigneur

L’homme que Lena a accueilli est un thaumaturge. Une figure christique, qui guérit par sa seule présence. L’attention qu’il porte à tous, plantes, arbres, animaux et humains, fait immédiatement du bien. « J’ai attendu en vain toute ma vie des mots d’amour qui ne sont jamais venus, tu as su m’apporter les caresses que j’espérais » lui déclare-t-elle en substance peu avant la fin. La présence sereine de ce grand taiseux aura été la brise de douceur qui l’accompagne vers l’au-delà. « N’aie pas peur« , lâche-t-il simplement lorsqu’elle lui fait part de son angoisse à l’approche de la mort. Puis « maintenant tu peux partir« , après qu’elle lui a dit toute sa gratitude.

Lena cherchait une voie lui permettant de finir sa vie dans la quiétude. Ce palais retiré ne semblait pas lui convenir. Pas question, non plus, de retourner à l’hôpital. La voie qu’elle cherchait, symbolisée par une étrange clef suspendue au mur de son salon, ce sera ce paysan illettré qui la ramène à l’essentiel. L’envol d’un essaim d’oiseaux devient un baume pour l’âme.

Retrouvée étendue un matin, Lena sera pourtant contrainte de retourner à l’hôpital. L’attente de son retour est figurée par des scènes du palais vidé de sa présence, sa minuscule Coccinelle faisant pièce à l’immense bâtisse dans la nuit, alors que l’orage, de nouveau, menace. Un sublime chant de l’époque baroque accompagne cette scène. S’il a permis de la sauver, ce n’est pas l’hôpital qui fera du bien à Lena : de retour dans sa chambre, honteuse d’avoir mouillé son lit, elle congédie violemment sa domestique ainsi que Leon, ce dernier consentant toujours à la situation sans broncher. L’hôpital soigne le corps, pas l’âme.

Le grand cycle de la vie

Le peuple maya, on le sait, avait une conception cyclique du temps, en opposition à la vision linéaire occidentale. La mort n’est qu’une étape dans un processus infini, puisque tout renaît. Leon en fait l’expérience concrète : il plante les graines de « cosmos », que le mari de Lena avait rapportées du Japon et qu’elle conservait comme des reliques. Le cosmos du titre n’était donc pas que l’infiniment grand : il pouvait aussi être ramené à une petite plante qui pousse, à condition qu’on prenne soin d’elle. Celui que Lena avait désigné à son ami architecte comme son « jardinier » – ce qui montre qu’elle ne s’était pas encore débarrassée des injonctions sociales – saura leur insuffler la vie.

La fin du film raconte aussi ce passage. Leon met un disque de chanson mexicaine que Lena aimait puis ferme une à une toutes les hautes portes de la demeure, devenue mausolée. Sort enfin, accompagné du fidèle Bruno. Contemple un arbre. La caméra monte vers le ciel. Tout recommencera.

Sous le signe de la mort

Le feu, la religion, le crâne. Ces trois éléments présentés dans l’incipit du film évoquent la mort. Ils vont revenir tout au long du récit.

Le feu sera d’abord celui des éclairs de l’orage qui zèbrent le ciel, puis celui d’un feu de camp que contemple Leon, enfin celui d’un étrange rêve : Lena, comme la branche du début, sera léchée par les flammes qui l’envelopperont peu à peu mais sans altérer son intégrité physique. Image puissante. On n’est pas surpris de voir figurer dans les remerciements le nom d’Apichatpong Weerasethakul.

La religion, qui souvent aide à accepter la mort, est du côté de Leon. Le paysan, comme souvent les peuples indigènes colonisés par les Espagnols, a associé le christianisme aux traditions animistes de sa culture d’origine. « Comment peux-tu croire en quelque chose que tu ne vois pas ? » interroge Lena. Leon voit Dieu dans toutes les manifestations de la nature. Une conception spinoziste de la déité, qui n’empêche pas la dévotion populaire à une icône que l’on prie chez soi.

Enfin, le crâne intrigue. On le voit souvent sur la table de Leon, comme dans ces tableaux de l’époque baroque que l’on nomme « Vanités ». Leon ira le sauver de la destruction de la pelleteuse en le déposant au creux d’un arbre, entouré de petites croix plantées dans le sol. Il est percé d’un trou. Germinal Roaux n’explicite rien à ce sujet, se contentant d’en faire une image de la mort accompagnant sans cesse Leon. Une gravure, dans un livre, sur laquelle zoome la caméra, représente un être humain prisonnier de son squelette. Elle répond bien à ce crâne.

Un propos magnifié par la forme

On pourrait craindre que ce discours sur la sagesse ancestrale des peuples autochtones par opposition aux valeurs occidentales soit passablement convenu – un cliché un peu niais. Il n’en est rien : si cette chronique d’une rencontre prend un tour si poignant, c’est grâce à l’immense poésie que porte la réalisation de Germinal Roaux. Ce photographe de formation, presque vierge, selon ses dires, de toute influence cinématographique, avait déjà fortement impressionné avec son Fortuna. Les images de ce nouvel opus sont de celles qui marquent durablement. Nous en avons déjà évoqué de nombreuses, mentionnons encore les reflets du soleil qui pénètrent par effraction dans la maison de Leon, trois bougies qui ponctuent un décor sombre, une lueur qui crépite au fond d’un champ, le capot en gros plan de la Coccinelle blanche de Lena, l’intrigante vaste gravure au-dessus du lit de Lena, les motifs de son peignoir qui répondent à un arbre juste derrière elle, les vastes trouées lumineuses en fond de plan lorsque Lena et Leon partagent un repas porte ouverte. On pense à un cinéaste comme Pedro Costa pour l’intensité esthétique.

Mais Germinal Roaux n’est pas qu’un photographe : c’est un véritable cinéaste, comme le montre sa façon de déployer les images dans la durée. Ainsi organise-t-il avec soin les entrées dans le cadre : plan d’ensemble fixe sur un décor, avant qu’un personnage n’y fasse son apparition. Pour la lenteur des mouvements de caméra, la fluidité des plans séquence, c’est Béla Tarr qui vient à l’esprit, et Raoul Ruiz pour cette façon de placer la caméra à l’endroit précis où elle pourra saisir l’intégralité d’une scène avec très peu de mouvements – mais cette qualité-là remonte aux frères Lumière, comme l’a bien montré Thierry Frémaux dans ses rétrospectives.

On ressort de cette immersion sonné. La vulgarité du monde vient frapper le spectateur encore sous le charme : « boum boum » de l’autoradio d’une voiture poussé à fond, pétarade tonitruante d’une petite moto, agressivité des couleurs de la ville. Un contraste violent.

Pour peu que l’on consente au rythme très lent de cette œuvre singulière, on y trouvera le trésor promis. Un trésor aussi modeste que son personnage principal, aussi précieux que la nature avec laquelle il entre en relation, aussi fécond que les graines de cosmos qui éclosent. Grand film, dont on peine à comprendre qu’il n’ait pas trouvé sa place à Cannes.

Cosmos : Bande-annonce

Cosmos : fiche technique

Réalisation : Germinal Roaux
Scénario : Germinal Roaux
Interprètes : Ángela Molina, Andrés Catzín, Marco Treviño
Direction de la photographie : Inti Briones, Germinal Roaux
Montage : Damian Plandolit
Étalonnage : Yov Moor
Son : Ivan Dumas, Raphaël Sohier, Denis Séchaud
Musique : Nicolas Rabaeus
Production : Joëlle Bertossa, Flavia Zanon
Producteur exécutif : Sandino Saravia Vinay, Patrick Sibourd, Sébastien Hussenot
Société de production : Close-up Films, Vinay Cine, Nour Films
Direction de production : Karla Bukantz, Élodie Bieri
Pays de production : Suisse, Mexique, France
Société de distribution France : Nour Films
Durée : 2h30
Genre : Drame
Date de sortie : 6 mai 2026

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4.4

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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