Mi Amor : Techno Trip

Guillaume Nicloux, cinéaste des frontières mouvantes, signe avec Mi Amor un thriller sensoriel et audacieux, où enquête policière et balade horrifique se répondent sur fond de transe techno et de mystère insulaire.

Dans le paysage cinématographique français, Guillaume Nicloux occupe une position aussi singulière qu’insaisissable : ni pur expérimentateur, ni artisan du genre, il est plutôt ce passeur, expérimentateur de frontières qui transforme chaque film en terrain mouvant, en laboratoire sensible. Mi Amor ne déroge pas à la règle. Mieux : il en assume la radicalité. Car voir un film de Nicloux, c’est d’abord consentir à un pacte — irrévérencieux, jouissif, souvent improbable. C’est accepter de se laisser embarquer dans un scénario qui semble s’écrire sous nos yeux, au fil des situations, des intensités du lieu filmé, des partitions des acteurs. Et c’est précisément ce pari, entre transe techno et île désertée, enquête policière et balade horrifique, que Mi Amor tient avec une audace fascinante. Voici pourquoi.

S’il est une chose que l’on ne peut pas reprocher au cinéaste Guillaume Nicloux, c’est la stagnation ou le confort dans un genre. Et s’il est une qualité de Mi Amor, c’est cette exploration audacieuse dans les confins du thriller tout en rompant tous les codes convenus. Guillaume Nicloux fait de son cinéma une exploration sensorielle et une fabrique à expériences pour la psyché et le corps : c’était déjà vrai de The End et Valley Of Love (expérience limite, inquiétante, profondément métaphysique).

En vérité tous les films récents de Nicloux arpentent cette question de la frontière pour, soit nous proposer d’en vivre un phénomène à travers l’expérience baroque d’un film, soit subvertir cette limite et la vivre en territoire du loufoque, avec un naturalisme absurde, intrigant et profondément inattendu (voir L’Enlèvement de Michel Houellebecq et Thalasso).

Le spectateur est donc averti : voir un film de Nicloux, c’est consentir à un pacte irrévérencieux, curieux et souvent hautement improbable, consentir à être embarqué dans un scénario dont on a l’impression (mais c’est juste une impression) qu’il s’écrit au fur et à mesure des situations, des intensités du lieu filmé ou des partitions des acteurs. Ici la transe techno d’Irène Dreser et Siso Del Givry assume ce rôle de matière perturbante et perturbable, organique au script et venant le sertir ou l’absorber. La musique hypnotique, scandée et martelée crée la tension tout autant que Mi Amor s’innerve en elle. À partir de ce centre névralgique, Nicloux s’amuse à dérégler toutes les conventions : nous sommes sur la superbe île touristique de Gran Canaria, mais elle est déserte, mystérieuse voire inhospitalière. La mise en scène est voluptueuse et vient faire bifurquer et contredire les approximations du scénario. L’enquête policière prend les allures d’une balade horrifique. À l’intérieur, chaque scène existe avec beaucoup d’aura et de mystère, filmée dans un véritable suspense des visages. Elina Lowhensohn, Astrid Bergès-Frisbey, Freya Major — toutes les trois trop rares — impulsent en quelques minutes un réservoir de fictions : on a envie de les regarder longtemps, de les imaginer, tant la mise en scène les aime et les construit en beauté énigmatique. Ensuite pour les rôles principaux, Pom Klementieff assure un jeu droit et ferme venant encore une fois brouiller l’atmosphère sinueuse et labile de l’ensemble. Quant à Benoît Magimel, on le croirait tout juste évadé de Pacifiction en fantôme très charnel du film d’Albert Serra, il apporte la douceur, la vulnérabilité, la tendresse, le tourment, l’opacité et le lointain, l’exilé des cow-boys fatigués, autant de sensations qui sont les sources de Mi Amor.

Guillaume Nicloux est manifestement un de ces cinéastes maverick qui filment en contrebande à l’intérieur du système pour mieux le démanteler. Bravo !

Bande-annonce : Mi Amor 

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