Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d’enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu’on n’a pas cherché à retenir. Un jour avec mon père, premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Le Nigéria est au bord du précipice. L’élection présidentielle du 12 juin 1993 vient d’être annulée par la junte militaire, et dans les rues de Lagos, quelque chose gronde et se fissure. Mais pour Akin et Remi, deux frères de huit et onze ans, ce jour-là a une seule signification : leur père est présent. Folarin — grand, charismatique, solaire et fragile à la fois — a surgi ce matin dans leur vie comme une apparition. Il est de ceux qui partent souvent et qui reviennent rarement. Alors les garçons ne posent pas de questions. Ils prennent la journée pour ce qu’elle est : un cadeau.
Avant que ce voyage commence, le film prend le temps de regarder les deux frères comme ils sont vraiment, c’est-à-dire des enfants. Ils se chamaillent, se disputent pour des futilités sans enjeu qui n’appellent ni résolution ni morale. C’est le bruit de fond de l’enfance — cette énergie brute, un peu chaotique, qui n’a pas encore appris à se taire. Et dans ces disputes, on entend passer l’anglais, naturellement mêlé au yoruba, assimilé, reconfiguré, devenu une autre langue à force d’être habité. On sent que le legs colonial est là, dans la bouche des enfants, sans qu’on le désigne — comme une cicatrice si ancienne qu’on ne la voit plus, mais qui fait partie du corps. Les garçons parlent aussi de l’Undertaker, le catcheur américain à la cape noire, comme d’un héros, d’un modèle. On sourit, puis on réalise que ces enfants nigérians importent leurs mythes comme leurs aînés ont importé leur langue. Le colonialisme culturel ne détruit pas, il superpose. Il installe ses icônes si haut qu’elles semblent naturelles. Et il y a quelque chose d’amer et de doux à la fois dans cette image : des enfants qui rêvent d’une icône américaine dans un pays où le pouvoir, lui, est bien réel et menaçant.
Une ville vivante dans un pays malade
Car la journée de Folarin n’est pas que sentimentale. Elle a une raison concrète, presque dérisoire à côté de ce qu’elle va devenir : récupérer six mois de salaire impayé auprès d’un employeur qui se dérobe, qui fuit ses responsabilités. Dans un pays où le pouvoir — politique ou patronal — ne rend de comptes à personne, un homme comme Folarin court après ce qui lui est dû, avec ses enfants dans le sillage, dans une ville agitée. Et au détour d’une rue, des soldats traversent le plan, le regard droit, face caméra, l’espace d’un instant. Ce regard n’est pas narratif, il n’explique rien. Il est à la fois une menace immédiate et le fantôme d’un traumatisme déjà inscrit dans la chair de la ville. Et Davies Jr. n’a pas besoin de l’appesantir, car Lagos sait ce que ce regard signifie.
Ce que le film réussit avec une rare justesse, c’est de tenir ensemble deux vérités contradictoires sans les réconcilier de force. Le Nigéria de 1993 est un pays malade — politique corrompue, armée menaçante, économie qui broie les plus fragiles. Et pourtant Lagos vit, improvise et résiste. Des gens qui se débrouillent, qui rient, qui commercent au coin d’une rue, qui chantent malgré tout. Autour de Folarin et ses fils, la ville déploie une vitalité têtue et un engagement dans le quotidien qui ressemble à une forme de dignité collective. Davies Jr. filme cette contradiction sans chercher à la résoudre, parce qu’elle ne se résout pas. Elle se vit — et c’est précisément pour ça qu’elle blesse autant qu’elle émerveille.
Mémoires de nos frères
Ce que le film donne à voir de la capitale nigériane, c’est aussi ce que son frère, et co-scénariste, Wale voyait enfant depuis sa fenêtre : des petites scènes de films dans une rue ordinaire, avec des gens qui vaquent à leurs occupations et qui, sans le savoir, racontent quelque chose d’essentiel. Le directeur de la photographie Jermaine Edwards a eu la sagesse de travailler avec la lumière naturelle de la ville — écrasante, généreuse, presque violente par moments. La pellicule 16mm, avec son grain, son instabilité, sa façon d’éroder les contours et de laisser passer la lumière différemment, fait le reste. Les corps existent, les visages sont proches et insaisissables à la fois. Tout est concret et tout est déjà en train de s’effriter.
Şọpẹ́ Dìrísù — révélation de Gangs of London — incarne Folarin avec une présence qui tient du prodige. Grand, magnétique, il impose d’emblée une virilité évidente. Mais Davies Jr. ne s’intéresse pas à cette surface. Ce qui le fascine, c’est la douceur qu’il y a dans son regard, les obstacles que Folarin se met lui-même sur le chemin et la façon maladroite dont il essaie d’être à la hauteur d’une paternité qu’il a souvent mise de côté. Un homme façonné par une certaine idée de la masculinité — protéger et nourrir sa famille — qui découvre devant ses fils qu’il existe une autre façon d’être là. Chaque scène ordinaire devient alors une petite charge émotionnelle silencieuse : les boissons fraîches et repas partagés, le parc d’attractions, la plage, les confidences à voix basse. Rien d’extraordinaire et pourtant tout à la fois.
Face à lui, Chibuike Marvellous Egbo et Godwin Egbo — frères dans la vie comme à l’écran — apportent quelque chose qu’aucune direction d’acteurs ne peut vraiment fabriquer. Ils ont une complicité d’un naturel absolu, une façon de se tenir la main ou de se regarder qui appartient aux gens qui ont grandi ensemble pour de vrai. Le film reste constamment à leur hauteur, dans leur regard, dans leur façon de recevoir ce père mystère avec une intensité mêlée de retenue, comme s’ils savaient déjà, sans pouvoir le dire, que cette journée ne durerait pas.
Souvenir ou désir de souvenir ?
C’est ici que le film pose sa question la plus vertigineuse — et la laisse délibérément ouverte, sans réponse. Davies Jr. construit un montage qui fonctionne comme la mémoire elle-même : non pas dans l’ordre, mais dans l’intensité. Des ellipses, des inserts atmosphériques, des images qui débordent du récit comme des fragments d’un rêve qu’on tente de rattraper au réveil. Nourri de la Nouvelle Vague française autant que du cinéma de Mati Diop, il tisse ensemble le son et l’image pour créer quelque chose qui n’est ni tout à fait documentaire ni tout à fait fiction — quelque chose qui ressemble à ce que le deuil fait au temps.
Car Akinola et Wale Davies ont perdu leur père très jeunes. Le réalisateur précise que Folarin n’est pas exactement leur père, mais plutôt la personne qu’il aurait pu être. Ce conditionnel change tout. Cette journée à Lagos a-t-elle vraiment eu lieu ? Est-ce un souvenir réel, fragmentaire, reconstruit par deux enfants devenus adultes ? Ou est-ce une journée inventée — offerte fictivement à un père disparu trop tôt, une façon de lui donner le temps qu’il n’a pas eu, la paternité qu’il n’a pas pu exercer ? Le film ne tranche pas. Son dispositif formel tout entier entretient cette magnifique incertitude. On ne sait pas si on regarde ce qui a été, ou ce qui aurait dû être.
Et finalement, comme pour tous les deuils, la distinction importe moins qu’on ne le croit. Ce qui reste — qu’il soit vrai ou inventé — est tout aussi réel dans le corps de celui qui se souvient. Dans un pays où le politique trahit, où l’employeur fuit, où les soldats menacent et où les héros viennent d’ailleurs, il ne reste qu’une chose qui tienne vraiment : l’amour. Pas l’amour idéal, propre, sans accrocs — mais celui qui se glisse dans les disputes de frères, dans les silences d’un père et dans une journée ordinaire arrachée à l’oubli. C’est l’amour qui panse les douleurs et qui comble les trous de mémoire.
« Les souvenirs qui font mal quand ceux qu’on aime s’en vont sont les mêmes que ceux qui vous consoleront par la suite. » C’est Folarin qui dit ça, quelque part dans le film. Et c’est aussi Davies Jr. qui parle depuis l’autre côté du deuil — à son père, à son frère, et finalement à nous.
Cette œuvre bouleversante a reçu une mention spéciale de la Caméra d’Or à Cannes 2025, avant d’être le lauréat du meilleur premier film au BAFTA 2026. Des distinctions qui ne sont pas que symboliques. Elles signalent l’émergence d’une voix cinématographique africaine dans des espaces qui lui avaient trop longtemps tourné le dos. Mais ce qui compte, au fond, est beaucoup plus simple. Un jour avec mon père est un film qui donne envie d’appeler quelqu’un qu’on n’a pas appelé depuis trop longtemps. C’est suffisant. Et c’est déjà beaucoup.
Un jour avec mon père : bande-annonce
Un jour avec mon père : fiche technique
Titre original : My Father’s Shadow
Réalisation : Akinola Davies Jr.
Scénario : Wale Davies, Akinola Davies Jr.
Interprètes : Sopé Dìrísù, Chibuike Marvellous Egbo, Godwin Egbo
Photographie : Jermaine Edwards
Son : CJ Mirra
Mixage post-synchronisation : James Ridgway
Post-synchronisation : Pius Olamilekan Fatoke
Coiffure et maquillage : Kehinde Are, Feyisayo Oyebisi
Costumes : PC Williams
Montage : Omar Guzmán Castro
Décors : Jennifer Anti, Pablo Aanti
Musique : Duval Timothy, CJ Mirra
Casting : Shaheen Baig
Producteurs : Rachel Dargavel, Funmbi Ogunbanwo, Lucy Drury
Sociétés de production : Element Pictures, Fatherland Productions, BBC Film, BFI, Crybaby
Pays de production : Royaume-Uni, Nigéria
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 1h34
Genre : Drame
Date de sortie : 25 mars 2026