Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, Mata est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d’espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Il y a une scène dans Mata qui dit presque tout du film de Rachel Lang. Son héroïne, agente du service action de la DGSE (Sécurité exterieure) revenue du Niger avec une blessure et un fantôme, se retrouve encerclée dans une salle d’interrogatoire par un groupe d’hommes en costume. Pas de menaces physiques. Juste des regards, des silences, la pression sourde d’un système qui cherche à la remettre dans le rang — ou à l’effacer. C’est dans ces moments-là, quand la mise en scène se resserre sur le visage d’Eye Haïdara et sur l’espace qu’on lui refuse, que Mata touche à quelque chose de juste et de rare dans le cinéma d’espionnage français : l’idée que le véritable ennemi n’est pas toujours celui qu’on traque, mais quelque part entre celui qui signe vos ordres de mission et nos hantises.

Le silence des ordres

Rachel Lang connaît ces couloirs-là. Officier de l’armée française en parallèle de sa carrière de cinéaste, elle a déjà filmé l’institution militaire dans Mon Légionnaire, portrait sensible des épouses de légionnaires — ces combattantes du quotidien qui attendent un retour sans jamais en connaître la date. Mata prolonge cette obsession avec une inflexion nouvelle : cette fois, la femme n’attend plus. Elle agit, désobéit et enquête, au risque de se perdre elle-même dans les zones grises qu’elle traverse.

Le dispositif est limpide. Blessée lors d’une opération clandestine au Niger dont elle est la seule rescapée, Mata est rapatriée et placée sous surveillance hiérarchique. Son compagnon Antoine manque à l’appel, retenu quelque part dans le désert. On la confine alors au mentorat — une façon polie de l’éloigner — qu’elle parvient toutefois à détourner en mission de contre-espionnage dans les Alpes et c’est là que les fils se croisent. Lang dessine les rouages bureaucratiques d’un renseignement français sans glamour ni mythologie : des open spaces déshumanisés, des échanges téléphoniques sans débordement, des planques en montagne où l’on attend plus qu’on n’agit. Loin de James Bond et de Mission Impossible, Mata choisit délibérément le contre-courant — l’anti-spectaculaire, la friction administrative, le poids des chaînes de commandement. Dans ces couloirs et ces regards de travers, la règle non écrite s’impose d’elle-même : « réfléchir, c’est désobéir ».

Les femmes de l’ombre

Ce dépouillement repose entièrement sur les épaules d’Eye Haïdara, révélation du Sens de la fête d’Éric Toledano et d’Olivier Nakache, dont le registre habituel — vif, solaire, électrique — est ici méthodiquement mis en sourdine. Son Mata est un personnage de l’intérieur : blessé, obstiné, rongé par une culpabilité du survivant qu’elle n’exprime jamais frontalement. Haïdara travaille au retrait, dans l’économie des gestes et la densité du regard. C’est un vrai contre-emploi, et il fonctionne, précisément parce qu’on devine sous la carapace institutionnelle quelque chose qui frémit et refuse de se taire.

C’est là l’une des qualités constantes de Rachel Lang : sa direction d’actrice. Dès Baden Baden, feel-good movie agité et séduisant, elle avait révélé Salomé Richard au grand public en tirant d’elle une performance toute en spontanéité et en fébrilité juvénile. Avec Mata, elle confirme ce don.

Et face à Haïdara, Joséphine Japy incarne la cadette que Mata est censée former — une présence plus légère, presque lumineuse, qui contraste avec la noirceur que Mata intériorise à chaque plan. Mais le récit, calibré et exclusivement hanté par sa protagoniste, ne lui accorde guère plus que cette fonction de contrepoint. Elle existe, elle illumine quelques scènes, et puis le film se recentre sur Mata.

Aux portes du précipice

C’est ici que Mata accroche et frustre en même temps. Lang, dont la caméra s’était montrée étonnamment proche dans Mon Légionnaire, installe ici une distance froide, presque clinique, avec ses personnages — cohérente avec l’univers du renseignement, certes, mais qui finit par parasiter l’empathie. On observe Mata plus qu’on ne la ressent. Le film veut vibrer sur la corde psychologique de son héroïne, et c’est dans les filatures millimétrées, les planques et les écoutes qu’il s’en approche le mieux — comme si la logistique froide de l’espionnage était paradoxalement son terrain le plus humain.

On pense alors inévitablement à Undercover d’Arantxa Echevarría, présenté à Reims Polar l’an dernier, qui naviguait dans des eaux comparables : une femme seule infiltrée dans un milieu hostile, la tension du double jeu, la menace permanente du dévoilement. Mais là où le film espagnol faisait de chaque échange un terrain miné — les dialogues ciselés au scalpel, chaque mot susceptible de faire basculer une scène — Mata reste trop souvent en surface de son propre dispositif. La planque ou les décors dans les Alpes ne sont jamais vraiment investis, les fouilles de téléphones portables ne parviennent pas non plus à renouveler le suspense dans l’enquête. Quant au hors-champ, outil redoutable dans ce genre de récit, n’est ici convoqué qu’à des fins pratiques — faire avancer l’enquête ou documenter la culpabilité de Mata —, sans jamais devenir une source d’angoisse ou d’ambiguïté.

Il y a une timidité dans les choix artistiques qui dessert l’ensemble. La mise en scène s’autorise par moments un supplément de style — un cadrage plus tendu, un montage qui joue avec l’ellipse ou l’onirisme — sans jamais oser l’assumer pleinement, comme si la réalisatrice hésitait entre l’immersion documentaire qui était singulière dans Mon Légionnaire et un cinéma de genre plus affirmé. Quelques séquences d’action en pâtissent, notamment une confrontation en cuisine d’une banalité déconcertante, où le film abandonne un instant sa cohérence narrative sans y gagner la moindre intensité. Là où Les Fantômes — auquel Yuksek, compositeur rémois déjà à la manœuvre chez Jonathan Millet, avait offert une bande-son sensorielle et implacable — parvenaient à faire de chaque détail une menace latente, Mata reste trop souvent prisonnier de ses propres coutures et ses twists trop lisibles pour surprendre.

Service rendu

Ce qui résiste malgré tout, c’est le fond. La question que pose le film, discrètement mais avec constance : que reste-t-il d’une vie après qu’on l’a mise au service de l’État ? Antoine n’est pas qu’un MacGuffin — c’est un père, et sa fille, qui attend et espère en silence, porte à elle seule toute la charge émotionnelle d’une absence que le système préfère ignorer. Lang dit que chaque vie compte, que chaque disparition laisse un vide que les rapports de mission ne peuvent pas remplir.

Et Mata, elle, avance. Sans résolution, sans catharsis. À la fin, les cicatrices sont toujours là — elle ne peut qu’apprendre à en oublier la douleur. C’est peut-être l’image la plus honnête que le film propose : non pas le triomphe de l’héroïne, mais sa persistance. La révolte tranquille d’une femme broyée par un système qui préférerait qu’elle disparaisse, et qui choisit, contre toute logique institutionnelle, de continuer à exister. Dommage que la mise en scène ne parvienne pas toujours à lui rendre pleinement justice.

Ce film est présenté en avant-première à cérémonie de clôture de Reims Polar 2026.

Mata – fiche technique

Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Interprètes : Eye Haïdara, Joséphine Japy, Raphaël Personnaz, Hakim Jemili, Chloé Jouannet, Juliette Chaigneau, Aleksandr Kuznetsov, Pierre-Antoine Billon et Mélanie Laurent
Photographie : Romain Lacourbas
Décors : Jean-François Sturm
Costumes : Julie Ancel
Directrice de casting : Julie Allione
Maquillage et coiffure : Laetitia Hogday
Montage : Sophie Vercruysse, Matthieu Jamet
Musique : Yuksek
Producteur : Jérémy Forni
Une co-production : Nolita, Chevaldeuxtrois, Wrong Men, France 3 Cinéma, Marvelous Productions
Pays de production : France, Belgique, Suisse, Maroc
Société de distribution : Warner Bros. Discovery​
Durée : 1h38
Genre : Thriller, Espionnage
Date de sortie : 27 mai 2026

 

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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