« Mort Blanche » : naissance et chute d’un mythe

Un tireur d’élite finlandais est resté prisonnier de la Seconde Guerre mondiale. C’est à travers ce pitch que Mort Blanche interroge la fabrication des héros et la persistance de la guerre dans les esprits. Un récit âpre, porté par un dessin rugueux et sans concession, à découvrir aux éditions Bamboo.

Le dispositif narratif repose sur une idée simple, et redoutablement efficace : un décompte. À intervalles réguliers, un chiffre s’impose dans la case – 2, 34, 88, 142, 200… – correspondant aux soldats ennemis abattus par Riku, surnommé par les Soviétiques « Mort blanche ». À chaque embuscade, la neige se tache de rouge, les onomatopées claquent (« PAN », « BLAM »), et le nombre grimpe. La légende se construit sous nos yeux. Mais le récit ne s’arrête pas à la geste d’un sniper hors norme. Très vite, il s’emploie à en démonter les rouages.

Visuellement, la guerre est traitée avec une rudesse persistante. Les corps chutent avec effroi, les visages sont marqués par la fatigue et par la peur, l’environnement, en apparence calme, se révèle toujours hostile. La palette froide – bleus, gris, blancs – domine les scènes extérieures, donnant à la Finlande enneigée une dimension presque minérale. La nature, prise dans une guerre d’ampleur, se mue en un complice silencieux. La neige absorbe les sons, brouille les pistes, dissimule les corps. Pour beaucoup, elle devient tombeau.

(Le prochain paragraphe contient des spoilers)

L’un des moments-clés de Mort Blanche survient en flashback, lorsqu’est dévoilée la première victime de Riku. Pas un soldat soviétique, mais son propre père. Une scène de chasse ratée, une humiliation violente (« Incapable ! Il était à moins de 15 mètres ! »), puis une fuite sur la rivière gelée. La glace cède sous le poids du père, aidée en cela par Riku. L’eau l’engloutit. Sur la planche suivante s’inscrit un chiffre unique : 1.

(Fin des spoilers)

Ce détail reconfigure tout le récit. Avant d’être un héros de guerre, Riku est un enfant brisé, qui a eu maille à partir avec un père exigeant. Il y a, à l’origine, un traumatisme, la naissance d’un rapport ambigu à la mort et au silence. La montée en puissance du mythe est ensuite montrée avec une grande efficacité. On le voit allongé dans la neige, immobile, respirant à peine, prêt à tirer. On apprend que les Soviétiques ont mis sa tête à prix. Un escadron est envoyé à sa poursuite. Pourtant, ce sont les poursuivants qui disparaissent, perdus dans l’immensité blanche. Le récit joue d’ailleurs habilement sur les échelles : gros plans tendus sur les regards, puis larges panoramas où les hommes deviennent des points dans le paysage.

L’album prend une direction plus inattendue dans son dernier tiers. Riku y est confronté à une vérité brutale, que nous n’éventerons pas ici. Les auteurs font de « Mort blanche » une double approche : le surnom glorieux qui a inspiré la crainte aux ennemis soviétiques, mais aussi la prison mentale, qui a enfermé un soldat dans la logique belliqueuse plus longtemps qu’escompté.

Le lecteur appréciera certainement la cohérence entre le fond et la forme. Le dessin épouse parfaitement la sécheresse du propos. Les scènes d’action sont lisibles, la violence brute, mais sans stylisation excessive. Ce parti pris renforce la dimension tragique du récit.

Au final, Mort Blanche s’arrime à un homme-mythe pour dérouler une réflexion sur la mémoire, le traumatisme et, d’une certaine manière, l’impasse héroïque. Derrière le décompte impressionnant se cache en effet un homme brisé, incapable d’abandonner la guerre.  

Mort Blanche, Kid Toussaint et Holgado 
Bamboo, 4 mars 2026, 64 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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