Saperlache, aucune envie de rentrer en ville

L’action se situe dans l’immédiat après-guerre (vers 1945). Le personnage central est un jeune garçon d’environ 10 ans qui emménage avec ses parents dans une maison retirée à la campagne. Le père considère qu’ils sont là pour régler les affaires de sa mère récemment décédée. En réalité, il fait des aller-retours régulièrement à la ville pour tenter de relancer ses propres affaires. En effet, M. Merliot vendait des avions à l’armée. Pour reconvertir son activité vers l’aviation civile, tout reste à faire et c’est peut-être un peu tôt par rapport à l’activité économique du moment.

Dans ces conditions, l’enfant (prénom jamais cité) qui considère l’atmosphère de la maison comme étouffante (depuis que sa grand-mère n’est plus là), passe le plus clair de son temps dans la campagne environnante, surtout dans les bois. Il faut dire que l’attitude de son père contribue largement à l’inciter à y trouver refuge. En effet, le père supporte très mal sa condition du moment ; il est à cran et cela se sent. Ainsi, il s’emporte facilement et quand il distribue des taloches, ce n’est pas pour la forme. On remarque que dans la famille, détail assez significatif, le vouvoiement est de rigueur. Cela ne peut que contribuer au malaise que l’enfant ressent. L’autre détail significatif, c’est que l’enfant n’est jamais désigné que comme le gamin. Ceci dit, cela pourra faciliter l’identification pour un jeune lecteur.

Le lien avec des légendes

On devine que le gamin connaît déjà bien le coin, probablement pour y avoir passé des vacances d’été à passer du bon temps auprès de sa grand-mère. Ainsi très naturellement, il trouve sa place dans la nature environnante, trouvant refuge et des observations sans fin auprès de la faune et de la flore. De plus, il associe des objets de la maison et des environs pour alimenter son imaginaire. Un imaginaire qu’il a déjà largement nourri de sa lecture d’un livre qu’il connaît par cœur Légendes de basse campagne pour avoir écouté à multiples reprises sa grand-mère lui en lire des extraits pour le distraire. Très intelligemment construit, le présent roman graphique propose quelques-unes de ces légendes, sous la forme de textes en début de chapitres (7 au total, avec une sorte d’épilogue) qui nous permettent de comprendre comment ces histoires influencent l’imaginaire du garçon. D’ailleurs, au gré de ses pérégrinations, il rencontre un homme qui connaît très bien lui aussi et les environs et ces légendes. En lui, le gamin trouve une sorte d’initiateur, de complice. On notera au passage que le voisinage joue un rôle non négligeable dans l’histoire.

Un imaginaire touffu

Très libre finalement (au grand dam de son père), le gamin erre parfois plusieurs jours sans rentrer. D’abord assez solitaire, il finit par nouer certaines complicités durables, même si elles ne sont pas basées que sur du positif et du solide. Cela lui permet de renforcer son imaginaire et d’aller au bout de ses rêves les plus fous. Bien évidemment, comme il privilégie les rêves à la réalité, il risque de tomber de haut lorsque cette dernière le rattrapera, à l’image de ces contes qui nous préviennent des risques que nous courons. On serait tenté de dire peu importe, puisque la réalité n’est pas bien folichonne.

Belle réussite esthétique

Sylvain Escallon maîtrise son art de la narration ainsi que le langage propre au neuvième art. Chacun des chapitres apporte quelque chose à l’histoire de ce gamin qui peut être lue comme un conte et qui devrait passionner autant un public relativement jeune qu’adulte. Le choix du noir et blanc agrémenté d’une couleur proche du sépia rend parfaitement compte de l’époque choisie. Quant à l’épilogue, en noir et blanc, il illustre parfaitement lui aussi l’aspect désabusé de cette conclusion. Auparavant, le dessinateur-scénariste nous donne à admirer la région au sein de laquelle le gamin évolue. Dans un style réaliste, il donne à voir la multitude des paysages que le gamin traverse et donne sa pleine mesure dans l’illustration de ses fantasmes, en particulier sur quelques dessins pleine planche qui fourmillent de détails qu’on prend plaisir à remarquer. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de penser que le gamin se laisse aller à des idées de plus en plus extravagantes et délirantes. Cela préfigure donc son destin.

Saperlache !

Le point fort de ce roman graphique est donc de nous confronter au monde intérieur d’un gamin qui évolue dans la nature au gré de sa fantaisie. Cette nature est un élément essentiel de l’album, l’auteur la représentant dans toute sa diversité et sa beauté. On sent que la nature inspire autant l’auteur que le gamin, avec une représentation magnifique qui correspond aux idées incroyables du gamin. La conclusion qui s’impose, c’est qu’il vaut mieux garder un certain recul par rapport à certaines idées, malgré leur aspect séduisant. Pour cela, les confronter avec l’opinion d’autrui peut se révéler essentiel. L’histoire suggère donc que l’ouverture d’esprit et le dialogue peuvent éviter certaines erreurs regrettables. Encore faut-il avoir la chance d’être bien entouré et de savoir maîtriser les emportements propres à un caractère. Quant au mot qui fait le titre, on peut le comprendre comme le plus courant sapristi.

Saperlache, Sylvain Escallon
Éditions Sarbacane : sorti le 4 mars 2026

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.