Amrum de Fatih Akin et Les Échos du Passé de Mascha Schilinski : Deux enfances pour une même chute

Entre une ferme et une île, Les Échos du passé et Amrum racontent la même chute intime : celle d’enfances traversées par l’héritage du silence

Synopsis de AmrumPrintemps 1945, sur l’île d’Amrum, au large de l’Allemagne. Dans les derniers jours de la guerre, Nanning, 12 ans, brave une mer dangereuse pour chasser les phoques, pêche de nuit et travaille à la ferme voisine pour aider sa mère à nourrir la famille. Lorsque la paix arrive enfin, de nouveaux conflits surgissent, et Nanning doit apprendre à tracer son propre chemin dans un monde bouleversé.

Synopsis de Les Échos du passé Quatre jeunes filles à quatre époques différentes. Alma, Erika, Angelika et Lenka passent leur adolescence dans la même ferme, au nord de l’Allemagne. Alors que la maison se transforme au fil du siècle, les échos du passé résonnent entre ses murs. Malgré les années qui les séparent, leurs vies semblent se répondre.

Heimat

Il fait zéro degré à l’extérieur et nous sommes un dimanche de soldes. Et pourtant, la salle est relativement pleine pour ce premier film de l’Allemande Mascha Schilinski, Les Échos du passé — un titre français très premier degré qui remplace désormais le titre international The Sound of Falling. Le film arrive précédé d’une réputation flatteuse, auréolé de son Prix du Jury au dernier Festival de Cannes.

Le film adopte une narration fragmentée autour d’un même lieu : un grand corps de ferme où se succèdent plusieurs générations d’une même famille. Sur plus d’un siècle, par bonds d’une quarantaine d’années, les grandes ruptures historiques — guerres, division des deux Allemagne, peut-être même la Covid — ne sont jamais explicitement nommées. Et pourtant, une remarquable continuité esthétique et émotionnelle s’impose : une ambiance sombre, mélancolique, traversée d’une nostalgie diffuse.

L’esthétique est à la fois datée et hors du temps. La ferme devient un personnage à part entière, au même niveau que les figures humaines qui l’habitent : petites filles traumatisées par la mort, servantes abusées, femmes mutilées – mais jeunes hommes aussi, êtres fragiles à qui l’on ne permet jamais vraiment de prendre la lumière.

Le thème du film est précisément là : une nostalgie de traumatismes anciens, emprisonnés dans les murs, qui se propagent comme une onde d’une époque à l’autre. Une souffrance comparable à celle de l’oncle Fritz, mutilé, condamné à ressentir toute sa vie la douleur d’un membre fantôme. Une onde que se partagent les quatre jeunes héroïnes, enfants ou adolescentes, portant à la fois leurs propres charges affectives et celles des générations passées — voire futures. Les insécurités ne se succèdent pas : elles s’empilent. Négligence familiale, inceste ou viol, questionnement sur la mort, violences physiques et psychologiques : tout coexiste dans une même strate émotionnelle.

Le film est remarquable. Et son caractère expérimental — comme chez Jonathan Glazer pour The Zone of Interest — n’amoindrit en rien la vive émotion qui s’en dégage. La subjectivité du film est ressentie dans le moindre silence, le moindre geste, le moindre regard.

The Sound of Falling est un titre qui en traduit parfaitement l’essence : la chute à l’intérieur de soi-même comme héritage.

C’est précisément pour cela qu’on ne peut s’empêcher de penser à Une enfance allemande : Île d’Amrum, 1945 — ou simplement Amrum dans son titre original — le dernier film de Fatih Akin, plus précisément le  film de Hark Böhm réalisé par Fatih Akin, comme il est indiqué dans le générique.

Là encore, une enfance dépossédée de son innocence. Nanning est le fils aîné d’une famille de hauts dignitaires nazis. À douze ans, il est incorporé aux Jeunesses hitlériennes davantage par amour filial que par conviction idéologique. Il rapporte volontiers les rumeurs relatives à la fin de la guerre et à la capitulation probable de l’Allemagne.

Fatih Akin fait de son récit un film anti-historique, et au contraire un film terriblement humain. L’effondrement annoncé du nazisme est vécu par Nanning comme un effondrement intime. Il est partagé entre la lucidité — incarnée par sa tante et par son meilleur ami, farouches adversaires du régime — et l’amour maternel aveugle qui l’entraîne à épouser ses doctrines. Son admiration pour ce père patriote parti défendre la patrie n’est pas en reste.

L’île d’Amrum est belle, très lumineuse, d’or et d’argent au travers des reflets renvoyés par la mer et les dunes de sable. Et pourtant, tout y est faux, tout y est inquiétant. À l’annonce de la mort de Hitler, ce que pleure Nanning — ce garçon courageux et honnête dans ses oripeaux funestes frappés de la croix gammée — c’est la fin de l’innocence, la perte de la joie familiale, l’héritage maudit. Comme dans Les Échos du passé.

À une semaine d’intervalle dans leurs sorties françaises, ces deux films se répondent avec une troublante évidence. Les thématiques convergent : le passage à l’âge adulte comme chute intime, la désillusion comme héritage.

Si leurs esthétiques diffèrent sensiblement, ils s’inscrivent tous deux dans ce courant du Heimatsfilm moderne — ce cinéma du territoire détourné de son genre initial où la terre natale n’est plus un refuge mais source de conflits et de traumatismes. De l’Altmark de l’Allemagne centrale à la mer du Nord de l’île d’Amrum, le Heimat n’est jamais neutre : il porte l’histoire. La ferme comme l’île deviennent des lieux saturés de mémoire. Les Échos du passé met en avant leur transmission ; Amrum en montre l’extinction progressive. Dans les deux cas, le lieu porte l’empreinte, la famille transmet les silences et les enfants subissent l’héritage.

Rarement deux sorties auront dialogué avec une telle justesse. Chaque film renforce l’aura de l’autre, comme si l’un poursuivait la phrase commencée par l’autre.

🎬 Une enfance allemande : Île d’Amrum, 1945 – Bande annonce 

🎬 Une enfance allemande : Île d’Amrum, 1945 – Fiche technique

Titre original : Amrum
Titre français : Une enfance allemande : Île d’Amrum, 1945
Réalisateur : Fatih Akin
Scénario : Fatih Akin & Hark Bohm
Interprétation : Jasper Billerbeck (Nanning), Laura Tonke (Hille Hagener), Diane Kruger (Tessa Bendixen), Kian Köppke (Hermann), Lisa Hagmeister (Tante Ena), Detlev Buck, Matthias Schweighöfer, Lars Jessen et autres
Photographie : Karl Walter Lindenlaub
Montage : Andrew Bird
Musique : Stefan “Hainbach” Götsch
Décors : Seth Turner
Producteurs : Lara Förtsch, Benedikt Maurer, Valerie Stangl, Mira Fellner
Maisons de production : Bombero International, Warner Bros. Filmproduktion GmbH, Rialto Film GmbH
Distribution : Dulac Distribution (France)
Durée : 93 minutes
Genre : Drame / Drame historique / Film d’apprentissage (Coming-of-Age)
Date de sortie (France) : 24 décembre 2025
Année : 2025

🎬 Les Échos du passé Bande annonce

🎬 Les Échos du passé Fiche technique

Titre original : In die Sonne schauen
Réalisateur : Mascha Schilinski
Scénario : Mascha Schilinski & Louise Peter
Interprétation : Hanna Heckt (Alma), Lea Drinda (Erika), Lena Urzendowsky (Angelika), Laeni Geiseler (Lenka), Zoë Baier (Nelly), Susanne Wuest (Emma), Luise Heyer (Christa)
Photographie : Fabian Gamper
Montage : Evelyn Rack
Musique : Michael Fiedler & Eike Hosenfeld
Production : Lucas Schmidt, Lasse Scharpen, Maren Schmitt
Sociétés de production : Studio Zentral, ZDF / Das Kleine Fernsehspiel
Distribution : Diaphana Distribution (France)
Durée : 149 minutes
Pays de production : Allemagne
Genre : Drame historique / Saga générationnelle
Date de sortie (France) : 7 janvier 2026
Année : 2025
Prix : Prix du Jury – Festival de Cannes 2025

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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