Arte kino festival 2025 : Remember to blink d’Austėja Urbaitė

L’Arte Kino Festival présente 12 films européens tout au long du mois de décembre.  L’occasion de soutenir et de rendre visible, et de manière gratuite, le cinéma d’auteur européen. Parmi la sélection, le très beau film lituanien Remember to blink d’Austėja Urbaitė qui explore la question de l’adoption, de l’identité et de la différence culturelle avec douceur et cruauté à la fois.

Jusqu’où peut-on aller pour un désir d’enfant ? Le film Remember to blink ne répond pas à la question de manière manichéenne ou simpliste. Il propose une lecture de l’adoption à l’international d’un couple français bourgeois. On comprend vite que la mère a déjà une douloureuse expérience de la maternité qui est d’ailleurs plus largement une terrible expérience de son lien aux autres. Remember to blink ne raconte pas le parcours d’adoption (qui est résumé en une phrase) mais plutôt l’arrivée des enfants dans leur « nouvelle famille » et la difficile adaptation des enfants comme des parents à cette nouvelle cohabitation. Faut-il être de nouveaux parents, effacer ceux d’avant ? Que garder de la culture d’origine? On comprend que déjà au moins une autre tentative a échoué, en raison de l’âge trop avancé de l’enfant. C’est que la mère, Jacqueline, veut un enfant à modeler à son image. Presque un enfant de remplacement. Or, la petite Karolina ne l’entend pas de cette oreille. Et elle est aidée par une sorte de fille au pair qui fait une expérience de la maternité de manière express et cruelle : elle est le lien des enfants entre leur pays d’origine, la Lituanie, par la langue mais elle doit être la passerelle vers leur vie française avant d’en disparaître.

Chacune s’enferme dans cette vision étriquée de la place que les enfants vont avoir dans sa propre vie, sans se préoccuper du désir des enfants eux-mêmes. Ils ont quitté leur pays, leur mère encore en vie, et les voilà ballottés entre deux mères autoproclamées (même si Gabriele fait plutôt figure de sœur dans l’esprit de Karolina). Quant au père, il est absent dans son art et se préoccupe, là encore, assez peu des enfants. Le premier film d’Austeja Urbaite surprend par la finesse de son enquête psychologique autour de l’adoption : « c’est un mélange d’expériences vécues par des couples qui adoptent des enfants avec qui je suis en contact depuis des années. J’ai travaillé dans un orphelinat dont les enfants allaient en Italie. Parfois, ils me racontaient leur propre expérience ou celles de leurs amis qui leur envoyaient des lettres. J’ai rencontré des adoptés aussi. C’est vraiment un mélange. Je pense que les deux points importants, c’est d’abord de montrer comment c’est difficile d’adopter à l’étranger pour les parents comme les enfants et la question de l’identité d’un côté comme de l’autre pour la prise de décision. La question la plus délicate est de comprendre pourquoi les gens adoptent. Pourquoi on fait des enfants ?  », confie la réalisatrice au micro d’Olivier Père.

Remember to blink qui se traduirait littéralement par « n’oublie pas de cligner des yeux », se matérialise dans le film par la nécessité de regarder autrement, de changer de perspective. « Quand deux perspectives sont confrontées, on n’arrive pas toujours à se comprendre », explique la réalisatrice. Dans une scène en apparence banale du film, Gabriele discute avec le père, elle regarde la fresque qu’il construit et la trouve belle. Il lui rétorque qu’elle ne voit rien, qu’elle est trop près et que c’est comme si elle avait les yeux fermés. Il l’invite à prendre du recul pour « avoir une vision d’ensemble », et c’est exactement ce qui manque aux personnages, mais qui n’échappe pas au spectateur. La caméra répond à cette injonction puisqu’elle s’éloigne régulièrement pour regarder la famille évoluer de loin, comme si elle les observait d’un point de vue extérieur. À d’autres moments, elle confronte les regards des deux femmes sur les enfants. Plus tard, à propos de la même œuvre que Jacqueline commente, son mari lui répond « tu l’as dit mais tu n’as pas regardé ». Il y a donc plusieurs points de vue qui se mélangent dans Remember to blink et le regard des enfants n’est pas oublié dans les scènes de jeu avec Gabriele ou quand ils se confient à elle, qui sont très significatives. Ainsi, la part belle est laissée à la nature devant laquelle Gabriele s’émerveille en la découvrant avant l’arrivée des enfants et dans laquelle elle leur offre une échappée. Elle utilise l’image de la gorgone, qui peu à peu prend un sens tout autre sur la maternité, qui n’est autre que l’œuvre que le père est en train de construire et qui occupe tout son temps. Chacun est dévoré par ce qui le ronge de l’intérieur, comme une vue de l’esprit, et l’empêche de voir autrement. Au milieu de ce chaos intérieur, deux enfants tentent de construire une nouvelle vie, sans perdre leur identité encore en chemin. Et c’est peut-être un vieux chien qui va les ramener à l’humanité dont ils ont tant besoin.

Remember to blink est une œuvre d’apprentissage cruelle et douce à la fois, au cœur d’une nature verdoyante mais comme en danger. En effet, le feu est là, le chien presque mort, toute la nature est comme contenue mais des échappées sauvages viennent libérer cette œuvre en huis clos aux questionnements identitaires majeurs et jamais tranchés, simplifiés ou minimisés par la réalisatrice. Le casting est solide, des enfants aux acteurs plus confirmés, mention spéciale à Anne Azoulay entre amour et contrôle coercitif.

Remember to blink : Fiche technique

Interprètes : Anne Azoulay, Dovile Kundrotaite, Arthur Igual, Ajus Antanavicius, Inesa Sionova
Réalisation et scénario : Austeja Urbaite
Pays: Lituanie
Année : 2022
Durée : 1h45

Synopsis : Un couple français adopte deux enfants lituaniens, frère et sœur. Pour les aider à s’adapter à leur nouvel environnement, ils engagent une étudiante lituanienne, Gabriele, en tant que traductrice et interprète. Sa présence amicale, séduisante pour les enfants, s’oppose à l’autorité maternelle et ne tarde pas à perturber l’idylle familiale…

Remember to blink : Bande annonce

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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