Les Œillades 2025 : La Danse des renards de Valéry Carnoy, Tout est KO sur le ring

Avec La Danse des renards, Valéry Carnoy signe un premier long-métrage nerveux qui raconte un jeune athlète dans sa confrontation aux regards des autres et interroge avec acuité la fabrique de la masculinité contemporaine. Le réalisateur belge se débarrasse ici des clichés du film sportif pour conduire son récit vers un terrain intérieur : la douleur insondable de Camille, interprétée par le magnifique Samuel Kircher, devient un symptôme du culte de la virilité normative qui gouverne l’internat. Cadré avec une rigueur presque clinique, l’espace du centre d’entraînement traduit l’emprise d’un système masculiniste où l’identité est écrasée par l’injonction de performance sociale.

Dans les couloirs étroits d’un internat sportif où l’on apprend à devenir un homme, La Danse des Renards, premier long-métrage du réalisateur belge Valéry Carnoy, scrute avec une douceur inquiète la silhouette de Camille, jeune boxeur promis aux sommets, dont l’avant-bras porte encore la trace vive d’un accident grave. Longue et obstinée, cette cicatrice matérialise l’effondrement intérieur que dissimule le personnage et devient la frontière invisible entre l’enfant qu’il était et celui qu’il tente désespérément de rester. Elle raconte à elle seule ce que le film met en mouvement : la fissure sanglante d’un corps adolescent en apparence robuste, la douleur-fantôme qui envahit la carapace d’un être que tout le monde autour de lui croit solide.

Le décor en quasi huis-clos du centre sportif forme un théâtre de la virilité normative où la puissance se jauge autant qu’elle se fabrique. Les garçons y grandissent dans un cadre qui valorise l’endurance, l’affrontement, la loyauté sans faille. Mais le metteur en scène n’en retient pas les clichés : s’inspirant ici de sa propre histoire, il dirige la chorégraphie de visages encore hésitants, incomplets, transitoires et poreux, encore pris dans les remous de l’enfance. Les entraînements, la sueur dans les vestiaires, la proximité physique, deviennent les contours d’un face-à-face solitaire, d’une intimité paradoxale, faite d’affection muette et de rivalité diffuse. Car, dans ce milieu de la boxe à la fois très codifié et hautement cinématographique, la moindre fragilité est perçue comme une menace, un danger à neutraliser, un secret à protéger.

Torse nu sur le ring, Camille n’a pas l’assurance du champion que ses camarades ont projeté en lui, mais plutôt la transparence mouvante d’un garçon timide, angoissé, qui bagarre contre lui-même, cherchant désespérément un équilibre que la vie, soudain, lui refuse. Incarné par le charisme instinctif et le visage angélique de Samuel Kircher, le personnage avance dans cet univers transpirant et irrespirable tel un funambule taciturne. Sa mystérieuse douleur, qui n’obéit à aucune logique médicale, surgit comme une réaction intime aux pressions, aux attentes, à l’épuisement invisible, et s’infiltre partout. Elle agit comme un cauchemar scandé qui hante le corps et l’esprit après un choc, rappelant combien la santé mentale des jeunes d’aujourd’hui, pris entre l’exigence de performance et l’incapacité à formuler ce qui les traverse, reste un territoire encore méconnu au cinéma. Ici, le corps sculpté de Camille parle à sa place, proteste, implore que l’on tende l’oreille. Et le film l’écoute, lui accorde le temps nécessaire à sa transformation, comme pour rendre perceptible cette douleur indicible. On se surprend alors à scruter ses gestes, sa façon de glisser le long des cordes, de respirer avec retenue, de laisser affleurer, sous les muscles tendus et la moiteur des gants, un trouble qu’il ne parvient plus à contenir. Toute la force du dispositif réside dans sa capacité à saisir cette souffrance psychosomatique avec une délicatesse rare.

Valéry Carnoy présent aux Œillades
Valéry Carnoy présent aux Œillades.

Autour de Camille, le monde reste sourd et n’offre aucun refuge. Sa relation avec Matteo (Fayçal Anaflous), frère de cœur qui lui a sauvé la vie, se dégrade elle aussi. Si, au début du film, les deux jeunes boxeurs se ressemblent, se complètent, se heurtent parfois, le miroir héroïque de leur amitié fusionnelle se déforme peu à peu, brisant l’harmonie initiale pour laisser place à une fracture qui, elle non plus, ne trouve pas ses mots. Leurs gestes se décalent, leurs regards se dérobent ; une mise en scène du délitement à laquelle Valéry Carnoy associe l’apparition furtive et poétique des renards, spectres diurnes, gracieux et indomptables tapis dans les bois, qui accompagnent en creux l’effritement d’un lien animal complice. De même, la violence avec laquelle les canidés sont jetés au bûcher répond à la rupture silencieuse qui sépare les deux adolescents, comme si l’entrée dans l’âge adulte nécessitait une perte irréversible.

Dans ce paysage dominé par la bande de garçons, seul le personnage-remède de Yasmine (Anna Heckel), pratiquante de taekwondo qui assume que le sport ne définit pas toute une existence, introduit une échappée lumineuse. Sans jamais détourner le récit de sa trajectoire ni surjouer le contrepoint romantique attendu, elle assure une passerelle entre le sport et l’art, déplace le regard par sa musique, sa liberté, et catalyse une sensibilité enfouie, offrant au héros un cocon loin du ring, des attentes, même du rôle qu’il pensait devoir tenir. Un espace où il peut, un instant, exister autrement que par le prisme de la performance. Quant au surveillant joué par Raphaël Thiéry, il ouvre une autre voie de secours.

Enfin, lorsque Camille, si proche de la victoire, choisit de s’extraire de l’arène et de tout quitter — refusant les médailles, s’opposant aux ordres de son coach —, le geste mûrement réfléchi a tout d’un acte de survie. C’est là que le film trouve sa plus belle respiration : dans cette manière d’offrir au personnage la possibilité d’un apaisement, discret, fragile, mais profondément émouvant. Comme si, au milieu de cette danse brutale et éprouvante, le corps, exultant de puissance, sommé d’être invincible, pouvait enfin lutter pour dire « non ».

En somme, Valéry Carnoy signe un premier long-métrage d’une maturité singulière et frappe là où peu avaient regardé auparavant : au creux des blessures intimes, dans le langage du quotidien et des gestes simples. Habité par une attention rare portée au corps masculin, à ses élans, douleurs et contradictions, La Danse des renards séduit par sa précision et sa pudeur. Une belle réussite.

Sévan Lesaffre

La Danse des renards – Bande-annonce

Synopsis : Dans un internat sportif, Camille, un jeune boxeur virtuose, est sauvé in extremis d’un accident mortel par son meilleur ami Matteo. Alors que les médecins le pensent guéri, une douleur inexpliquée l’envahit peu à peu, jusqu’à remettre en question ses rêves de grandeur.

La Danse des renards – Fiche technique

Réalisation et scénario : Valéry Carnoy
Avec : Samuel Kircher, Fayçal Anaflous, Jef Jacobs, Anna Heckel, Jean-Baptiste Durand, Hassane Alili, Salahdine El Garchi…
Production : Julie Esparbes, Inès Daïen Dasi
Photographie : Arnaud Guez
Montage : Suzana Pedro
Décors : Yasmina Chavanne
Costumes : Jessica Harkay
Musique : Pierre Desprats
Distributeur : Jour2fête
Durée : 1h30
Genre : Drame
Sortie : 18 mars 2026

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3

Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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