FFCP 2025 : The Ugly, ou la beauté subjective

Présenté au TIFF 2025, The Ugly, Yeon Sang-Ho abandonne l’ampleur spectaculaire de ses blockbusters fantastiques pour un thriller psychologique intimiste et glaçant. Adapté de son propre roman graphique, le film explore la marginalisation, la violence sociale et le poids des apparences à travers le destin tragique d’une femme stigmatisée pour son visage. Entre suspense, drame familial et réflexion sociale, Yeon interroge la laideur de l’humanité et les standards qui déterminent ce qui est aimé… ou méprisé.

Connu pour avoir réalisé Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho n’a pas toujours su rebondir à la hauteur de son film de zombies, mêlant avec une rare complexité le grand spectacle, le drame familial et la satire sociale. Après s’être aventuré dans des blockbusters fantastiques avec Psychokinesis, Peninsula (préquelle de Dernier train pour Busan) et Jung E, le cinéaste revient cependant à quelque chose de plus viscéral et intimiste avec le thriller Revelations. The Ugly s’inscrit dans cette continuité, rappelant la froideur de ses premiers longs-métrages comme The Fake, où la religion agit comme une entité oppressive face aux individus influençables. Adapté de son propre roman graphique Face, ce nouveau film poursuit la réflexion sur la laideur de l’humanité, tout en abordant la marginalisation et le jugement social.

Le récit se déploie dans un enchaînement croisé entre deux époques, à travers les confessions de ceux qui ont côtoyé l’épouse d’un maître artisan de sceaux aveugle, Yeong-gyu (Kwon Hae-hyo). Reconnue, moquée et humiliée pour son visage « laid et hideux », elle disparaît alors que son fils, Dong-hwan (Park Jeong-min), n’est qu’un nourrisson. Quarante ans plus tard, la découverte de ses ossements déclenche une enquête menée par Dong-hwan et une journaliste qui traque le scoop sur les circonstances de sa disparition. La mère, dont le visage est volontairement caché, devient le prisme par lequel Yeon Sang-Ho explore la cruauté de la société sud-coréenne et ses standards de beauté, désormais reconnus au-delà de ses frontières, et utilisés comme vecteur d’intimidation envers ceux considérés comme « différents ».

La parade des monstres

À travers ce traitement, le film rappelle l’esprit de classiques comme Freaks ou A Different Man, où la différence physique ou sociale devient révélatrice d’une humanité souvent monstrueuse et d’un rapport de force injuste. Comme dans ces œuvres, la laideur n’est pas un simple trait physique mais une étiquette sociale qui détermine l’acceptation, le respect ou le mépris.

La première heure de The Ugly est remarquable : suspense, tension et révélations s’enchaînent avec fluidité, et les dialogues qui accompagnent les flashbacks sont suffisamment bien amenés pour ne pas casser le rythme, malgré un chapitrage quelque peu artificiel et superflu. Cependant, au-delà de ce premier acte, le récit devient plus linéaire et prévisible, et l’attention du spectateur peut fléchir. Néanmoins, Yeon Sang-Ho parvient à densifier sa réflexion sur le féminicide et la violence structurelle envers les femmes dans les dernières minutes, où la vérité éclate brutalement, comme un coup de marteau, avec des conséquences irréversibles pour les personnages.

En termes de qualités, le film séduit par son approche intimiste, la profondeur des performances – notamment Park Jeong-min dans son double rôle et Kwon Hae-hyo dans celui du père aveugle –, et son exploration des thèmes universels que sont le jugement social, l’héritage familial et la marginalisation. Le choix de dissimuler le visage de la mère intensifie le mystère et met en lumière le poids des apparences sur les individus. Du côté des limites, le rythme inégal et la prévisibilité du twist peuvent frustrer certains spectateurs, et la narration repose parfois un peu trop sur des dialogues explicatifs avant d’être illustrés dans des flashbacks.

En définitive, The Ugly est un thriller psychologique qui, malgré ses défauts, s’impose comme une réflexion lucide et viscérale sur la laideur de l’humanité et les injustices liées à l’apparence. Comme le rappelle la citation centrale du film : « Ce qui est beau est respecté. Ce qui est laid est méprisé. »

Ce film est présenté en clôture du FFCP 2025.

The Ugly : bande-annonce

The Ugly : fiche technique

Titre original : 얼굴
Réalisation : Yeon Sang-ho
Scénario : Yeon Sang-ho, d’après son propre roman graphique Face (2018)
Interprètes : Park Jeong-min, Kwon Hae-hyo, Han Ji-hyun
Photographie : Pyo Sang-woo
Montage : Park Joo-ae
Décors : Lee Mok-won
Costumes : Kim Kyeong-mi
Son : Kim Seok-won
Musique : Chai Min-joo
Producteurs : Yang Yoo-min, Yeon Sang-ho
Production : Wow Point
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Plus M Entertainment
Distribution France : KMBO
Durée : 1h42
Genre : Thriller
Date de sortie : 4 mars 2026

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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