Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le Mortal Kombat de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n’a pas fait l’unanimité. Le film n’a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d’action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s’est pas réalisé deux fois cependant, avec cette Destruction finale, qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d’une suite qui n’a jamais su décider ce qu’elle voulait être.

Si Mortal Kombat tenait déjà l’équilibre sur un fil, la production de Destruction finale laissait entrevoir les symptômes d’un échec programmé. Cela commence par le changement de metteur en scène : l’ancien directeur de la photographie John R. Leonetti passe derrière la caméra pour la première fois, s’appuyant sur son frère aîné Matthew F. Leonetti — vétéran de Poltergeist et Star Trek : Premier Contact — pour tenir le poste de chef opérateur. Une affaire de famille, en somme, mais qui ne suffit pas à combler ce que l’image seule ne peut pas porter. Car ce sont là des techniciens bruts, sans vision artistique ni compétence pour diriger des acteurs, des cascadeurs, et encore moins tenir une narration aussi ambitieuse que ce deuxième volet. Il suffit d’observer les angles de caméra arbitraires et les raccords de montage erratiques pour mesurer, concrètement, le vide que cette absence de regard laisse à l’écran.

Le chaos comme mode de fabrication

Shang Tsung a été défait et la Terre a survécu à son annihilation au terme du dernier Mortal Kombat. Malheureusement pour les combattants humains, l’empereur d’Outre-Monde, Shao Kahn, décide d’enfreindre le règlement en envahissant la Terre sans plus attendre. La dimension apocalyptique se dévoile à une plus grande échelle, avec de nouveaux alliés et ennemis, trop nombreux pour qu’ils puissent briller individuellement. C’est pourquoi des personnages majeurs tels que Sindel, Baraka, Sheeva, Motaro ou le retour incompréhensible de Scorpion et Sub-Zero son relégué à de brèves apparitions ou à des rôles fonctionnels. Dans les deux cas, les personnages ont du mal à être incarnés et souffrent de la comparaison avec le premier film. Car le défi réside autant dans le renouvellement du casting — à l’exception de Robin Shou (Liu Kang), Talisa Soto (la princesse Kitana) et de Keith Cooke (autrefois Reptile, recasté en Sub-Zero) — que dans la continuité narrative. La mort expéditive de Johnny Cage dans les toutes premières minutes — façon pudique d’évacuer le refus de Linden Ashby de rempiler — donne d’emblée le ton d’une suite qui règle ses problèmes de continuité par la force brute plutôt que par l’écriture. Anecdote révélatrice du côté de la doublure : c’est un certain Tony Jaa qui se fait la main aux côtés de Robin Shou sur ce tournage, avant d’exploser à l’écran dans Ong-bak. Que le futur fer de lance du cinéma d’action thaïlandais soit passé par là dit quelque chose, malgré tout, de l’énergie brute que le film cherchait — sans toujours savoir comment la canaliser.

Au cœur de cette mécanique narrative bancale, la confrontation entre Shao Kahn et Raiden peine à tenir ses promesses. L’imposant Brian Thompson incarne un leader avec une présence physique indéniable, mais un registre limité à la démonstration de force, sans la profondeur inquiétante qu’exigerait le rôle. En face, James Remar reprend le manteau du dieu du tonnerre après le départ de Christophe Lambert — lequel avait su insuffler au personnage une distance ironique et une autorité tranquille qui manquent cruellement ici. Remar compose un Raiden plus conventionnel, plus terne, dont la confrontation finale avec Shao Kahn ne parvient guère à cristalliser l’enjeu cosmique que le film prétend mettre en scène. Le duel de titans devient alors un duel de figurants en cosplay.

Liu Kang, lui, est censé porter le film sur ses épaules. Robin Shou s’y emploie avec une conviction sincère, et sa trajectoire de héros élu reste la colonne vertébrale du récit. Le film tente d’approfondir son personnage en lui assignant une destinée plus grande encore, jalonnée de révélations sur ses nouveaux pouvoirs. Mais Destruction finale s’avère incapable de traiter sérieusement ce que cette évolution implique — notamment lorsque sa nature profonde se manifeste sous une forme inattendue dans la séquence climax. Ce moment, qui aurait dû constituer l’apothéose émotionnelle du film, se heurte à des effets visuels désastreux qui transforment l’épique en grotesque. L’arc héroïque de Liu Kang méritait mieux que d’être sabordé par les limites techniques d’une production qui avait manifestement d’autres priorités.

La vertu du nanar

Au-delà de ces figures centrales, le film se bat sans cesse pour espérer leurrer les fans du premier film avec ce qu’il savait faire de mieux par moments : les combats. La galerie de personnages s’agrandit alors au forceps afin de proposer des duels dynamiques, toujours boostés par l’ambiance techno de George S. Clinton. Et il faut reconnaître que les premières confrontations tiennent leurs promesses : les cascadeurs engagés insufflent aux échanges un esprit arcade convaincant, et Robin Shou confirme face à Smoke que son art martial n’a rien perdu de sa précision. Sandra Hess, elle, compose une Sonya Blade combative et crédible, l’une des rares recrues du casting à justifier pleinement sa présence.

Mais cet élan s’essouffle rapidement, plombé par un abus de ralentis qui, à force de vouloir souligner chaque impact, finit paradoxalement par en annuler la vitesse et la brutalité. La mise en scène, déjà maladroite, ne fait qu’aggraver le problème en privant les séquences de tout sens du rythme. On passe rapidement d’un affrontement à l’autre (en passant par un accrochage dans la boue), si bien que les scènes transitoires sont grandement simplifiées, où l’on tente de nous cueillir avec des morceaux de lore que l’on expose sans vraiment savoir quoi en faire. Jax et ses bras mécanisés, qui auraient pu incarner une menace visuelle mémorable, se voient réduits au rôle de sidekick comique — symptôme d’un film qui ne sait pas quoi faire de ses propres idées. Il y a pourtant de bonnes trouvailles dans l’interaction avec les décors, mais passé les vingt-cinq premières minutes, l’intensité décline et les effets numériques se dégradent. Pour un budget légèrement plus conséquent que le premier Mortal Kombat, il est assez hallucinant de constater un tel lâcher-prise dans une esthétique kitsch qui n’était pourtant pas en sa défaveur. Ici, chaque surenchère numérique a de quoi faire saigner des yeux — le seul remède étant d’accepter de voir toutes les coutures du décor, des costumes et du récit.

Car Mortal Kombat : Destruction finale est, sans conteste, un mauvais film, mais pas un film ennuyeux — et dans le paysage des suites ratées, c’est presque une vertu. Ses effets spéciaux honteux, ses personnages sacrifiés en cours de route, sa narration en lambeaux et ses combats de fin de règne finissent par composer une expérience cathartique à part entière. On vient pour en prendre plein les yeux, on repart avec quelque chose dans les yeux — mais on revient quand même. C’est ça, le charme irrésistible du nanar : il rend indulgent, presque tendre. Et Destruction finale, dans toute sa velléité chaotique, n’en demandait pas plus.

Mortal Kombat : Destruction finale – bande-annonce

Mortal Kombat : Destruction finale – fiche technique

Titre original : Mortal Kombat : Annihilation
Réalisation : John R. Leonetti
Scénario : Brent V. Friedman, Bryce Zabel
Interprètes : Robin Shou, Talisa Soto, James Remar, Sandra Hess, Lynn « Red » Williams, Brian Thompson, Reiner Schöne, Musetta Vander, Irina Pantaeva, Marjean Holden, Litefoot, Chris Conrad, Keith Cooke
Directeur de la photographie : Matthew F. Leonetti
Montage : Peck Prior
Costumes : Jennifer L. Parsons
Direction artistique : Nathan Schroeder
Décors : Charles Wood, Simon Wakefield
Musique : George S. Clinton
Son : David Farmer, John Midgley, Ken Teaney
Production : Lawrence Kasanoff
Production exécutive : Thom Fleming, Gerrit V. Folsom
Production associée : Joshua Wexler
Production déléguée : Carla Fry, Alison Savitch, Brian Witten
Sociétés de production : New Line Cinema, Threshold Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h35
Genre : Action, Fantastique, Arts Martiaux
Date de sortie : 21 novembre 1997 (États-Unis) / 4 février 1998 (France)

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.