Promis le ciel : le besoin de vivre

Adoubé au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025, où il est reparti avec trois prix, Promis le ciel confirme l’ancrage croissant du cinéma tunisien sur les scènes internationales. Dans le sillage de La Belle et la Meute, le film d’Erige Sehiri poursuit cette exploration d’une Tunisie en mutation, attentive aux trajectoires de celles et ceux que la société maintient en marge. Cette fois, la cinéaste choisit de capter l’inquiétude et l’espoir de femmes venues d’Afrique subsaharienne, cherchant à reconstruire leur vie à Tunis. Pour son troisième long-métrage, Sehiri affine son regard et tempère le didactisme parfois reproché à son cinéma par une attention sincère portée à l’humanité de ses personnages.

Déjà salué à la Quinzaine des cinéastes en 2021, Sous les figues dressait le portrait sensible de jeunes femmes confrontées à la pression sociale de la Tunisie rurale. Malgré un rythme contemplatif pouvant diluer son propos, le film s’imposait par sa poésie et sa délicatesse, laissant la nature et le temps suspendu nourrir les sentiments de désirs et d’aspirations. Promis le ciel tente, par moments, de renouer avec cette aura singulière, qui éclaire autant les lieux que les figures féminines qu’il met en scène, indépendantes et solidaires en apparence.

Une société sous tension

Mais la Tunisie contemporaine offre peu d’espace à l’insouciance. L’économie vacille, les inégalités persistent et les marges urbaines se referment sur elles-mêmes. Caméra à l’épaule, Erige Sehiri s’inscrit dans une approche quasi documentaire, déjà à l’œuvre dans La Voie normale, pour observer le quotidien d’une famille recomposée. Le film porte ainsi les traces d’une transition politique inachevée, dont les migrants subsahariens subissent de plein fouet les conséquences, contraints de réinventer des formes de solidarité pour survivre.

Marie (Aïssa Maïga), ancienne journaliste, accueille chez elle Naney (Deborah Christelle Naney), mère déboussolée, Jolie (Laetitia Ky), étudiante pleine d’ambition, et Kenza (Estelle Kenza Dogbo, enfant rescapée d’un naufrage. Leur appartement non déclaré devient aussi, chaque dimanche, un lieu de culte improvisé pour la communauté subsaharienne, espace fragile de réconfort et d’attente. Toutes espèrent une issue, parfois un miracle, mais la réalité s’impose avec brutalité : répression policière, blocage administratif et impossibilité de partir. Autant de tensions qui fissurent peu à peu l’équilibre du foyer.

Adoptant une narration chorale, le film suit les trajectoires des trois femmes, sans toutefois leur accorder une attention équivalente. Jolie incarne l’espoir d’une jeunesse sacrifiée par ses aînés, mais son parcours demeure en retrait. Marie, figure plus opaque, peine à trouver une véritable consistance dramatique, et sa relation avec Kenza semble parfois forcée, alors même que l’enfant aurait pu constituer le cœur émotionnel du récit. Peu à peu, toutes s’effacent derrière Naney, dont l’intranquillité traduit un état de suspension permanente, sans horizon clair.

Destins croisés, élans contrariés

C’est sur ce personnage que repose l’énergie du film. Impulsive, imprévisible, prête à se dépasser quitte à trahir les siens, Naney insuffle une vitalité bienvenue à un récit lourdement traversé par la tragédie. Elle en constitue la plus belle promesse, même si Promis le ciel tend à se disperser, multipliant les amorces de conflits sans toujours leur donner une véritable portée. Certaines scènes, pourtant chargées de violence et de vérité — notamment au commissariat — peinent à maintenir la tension initiale et à justifier certains basculements narratifs.

Quelques instants de grâce subsistent néanmoins : une fête d’anniversaire, une escapade nocturne, autant d’éclats de vie aussi intenses que fugaces. Mais ils ne parviennent pas à compenser les essoufflements d’un récit qui peine à trouver son souffle sur la durée. Malgré l’authenticité et l’engagement d’Erige Sehiri, ces femmes restent enfermées dans une réalité oppressante. « On leur a promis le ciel », mais l’enfer demeure tangible. Les paroles de la chanson de Delgres, auxquelles le film rend hommage, résonnent comme un leitmotiv amer.

En somme, Promis le ciel propose un portrait touchant de femmes confrontées à une société tunisienne politiquement et socialement défavorable. Une narration plus fluide et un développement plus équilibré de ses personnages auraient sans doute permis d’en déployer toute la puissance dramatique. En filigrane, se dessine une approche d’inspiration dardennienne avec une mise en scène épurée, où les corps expriment l’épuisement et l’émotion davantage que les mots. Une œuvre imparfaite mais sincère sur la seconde chance, à laquelle il ne manque finalement que peu de choses pour retrouver l’intensité et la grâce de Sous les figues.

Promis le ciel – bande-annonce

Promis le ciel – fiche technique

Titre international : Promised Sky
Réalisation : Erige Sehiri
Scénario : Erige Sehiri, Anna Ciennik, Malika Cécile Louati
Interprètes : Aïssa Maïga, Deborah Christelle Naney, Laetitia Ky, Estelle Kenza Dogbo, Foued Zaazaa, Mohamed Grayaa, Touré Blamassi
Image : Frida Marzouk, AFC
Montage : Nadia Ben Rachid
Musique originale : Valentin Hadjadj
Assistante réalisatrice : Sophie Davin
Son : Aymen Laabidi, Alexis Jung, Simon Apostolou
Décor : Amel Rezgui
Costumes : Imen Khalledi
Direction de production : Julien, Aur, Yasmine Dhoukar
Direction de post-production : Adrien Léongue
Producteurs : Erige Sehiri, Didar Domehri
Sociétés de production : Maneki Films, Henia Production
Distribution France : Jour2fête
Genre : Drame social
Durée : 1h32
Pays de production : Tunisie, France, Qatar
Date de sortie : 28 janvier 2026

Promis le ciel : le besoin de vivre
Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.