« Hunt » : le loup dans la bergerie

Entre huis clos étouffant et manipulations cruelles, Hunt (Soleil) revisite le jeu du loup-garou dans une version impitoyable où la confiance devient un piège et la survie une épreuve psychologique.

Avec Hunt, l’horreur ne se loge pas tant dans les lames ou le sang que dans la dislocation progressive de la confiance humaine. Ce manga en trois tomes scénarisé par Ryo Kawakami et dessiné par Koudo rassemble 460 pages qui l’inscrivent dans cette veine. Inspiré du célèbre jeu du loup-garou, il transpose le principe ludique d’un affrontement entre innocents et prédateurs dans un théâtre clos où la manipulation psychologique devient l’arme la plus acérée.

Au centre, Airi Nishina, lycéenne ordinaire, qui se retrouve kidnappée et enfermée avec d’autres élèves de son lycée. Le voile se lève rapidement : tous devront participer à une version mortelle du jeu, orchestrée par des maîtres invisibles qui ne se contentent pas d’imposer des règles létales mais les modifient, voire les sabotent. Dans ce monde clos, tout pacte est fragile, toute alliance réversible. Un sourire peut être une arme, un silence une condamnation.

La force du récit réside dans ses personnages volontairement archétypaux : Airi, figure sensible et innocente, moteur émotionnel de l’histoire ; Tomohiro, raisonnable mais impuissant à enrayer la spirale ; Hitomi, consumée par la rancune ; Tsuyoshi, dont le passé trouble fait de lui un suspect idéal. À travers eux, Ryo Kawakami et Koudo rejouent les dynamiques classiques du survival game : solidarité factice, aveux arrachés sous pression, trahisons inévitables. Mais le manga ajoute une strate de cruauté supplémentaire en exploitant l’intime : les organisateurs exposent publiquement les secrets, erreurs et drames des participants, transformant la honte en arme et la culpabilité en verdict.

(Attention : le prochain paragraphe contient des spoilers)

Les pires mystifications ne résident cependant pas dans la morsure des “loups”, mais dans les règles mouvantes d’un jeu qui se réinvente à chaque tour. Le coup de grâce survient d’ailleurs lorsqu’une victoire supposée se retourne contre son porteur : le vainqueur, croyant s’être extirpé de l’enfer, est propulsé dans le camp des bourreaux. Le piège est alors total : survivre signifie devenir meurtrier.

Graphiquement, Koudo adopte un sobre et adulte, parfaitement adapté à ce huis clos anxiogène. Pas de surenchère visuelle : le dessin se concentre sur les expressions crispées, les regards fuyants, les postures qui trahissent plus sûrement que les dialogues la peur et la méfiance. Le spectacle n’est toutefois pas sacrifié au profit de la tension psychologique, puisque des vignettes plus horrifiques sont également au programme.

Hunt convoque immanquablement les fantômes de ses prédécesseurs : Battle Royale, pour son exploration des pulsions adolescentes mises à nu ; Doubt de Yoshiki Tonogai, pour l’idée du “loup” infiltré que l’on doit démasquer. Mais là où Battle Royale s’inscrivait par exemple dans une critique sociopolitique frontale, Hunt choisit de creuser la veine de la culpabilité intime, du secret exposé, du renversement moral. Le tout en adoptant le point de vue d’une adolescente ingénue.

On sort de cette lecture lesté d’un malaise insidieux : la véritable horreur n’est ici pas la mort, mais l’obligation de trahir, d’humilier ou de condamner pour se maintenir en vie. Glaçant.

Hunt, Ryo Kawakami et Koudo
Soleil, septembre 2025, 460 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.