Miroirs No.3 de Christian Petzlod : à la porte de la réalité

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Miroirs No.3 est le dix-neuvième long métrage de Christian Petzold qui s’entoure de ses fidèles actrices Paula Beer et Barbara Auer. Il raconte ici une histoire de fantômes invisibles mais palpables, de deuil, dans un univers qui confine au rêve, à l’irréel et pourtant ancré dans un quotidien très simple. Un film qui sait aussi tirer profit de sa bande originale entre piano et pop.

Dès la première scène de Miroirs No.3, Laura a déjà presque rejoint le monde des morts, du moins, elle semble avoir traversé le miroir. Elle observe l’eau depuis un pont et voit passer un homme en paddle, de noir vêtu, comme si son âme passait déjà de l’autre côté. On pourrait presque entendre Pomme chanter : « Viens avec moi de l’autre côté/ Accroche toi, on va traverser / Retiens ton souffle si tu peux /Ne t’arrêtes pas, ferme les yeux ». Pourtant, Laura garde les yeux bien ouverts et c’est ainsi qu’elle croise ceux de Betty. Le regard de cette femme, elle aussi vêtue de noir, est d’abord un présage de mort. Laura et son compagnon sont victimes d’un accident, alors que Laura semble flotter dans un état très étrange pendant les premières minutes du film. Un accident dont elle seule sort vivante. Elle décide de ne pas se rendre à l’hôpital et de rester chez Betty. Les deux femmes entament alors une relation amicale évidente, intense et simple où elles semblent coupées du monde. Au détour d’une conversation, Betty évoque son mari et son fils. C’est alors que la réalité rattrape les deux femmes, même si l’espace de leur vie ne s’agrandit que d’un garage où les deux hommes mènent leur barque (et un petit trafic).

Laura existe dans un flou qui la maintient presque hors sol pendant tout le film : elle débarque de nulle part, semble flotter au-dessus du réel (personne ne prend de ses nouvelles jusqu’à la quasi-fin du film), et joue du piano comme pour remplacer, en miroir, une défunte. C’est d’ailleurs la pièce pour piano de Maurice Ravel (Miroirs, pièce 3, Une barque sur l’océan) qui inspire le titre du film et qui est joué par le personnage de Laura. La barque sur l’océan du morceau de Ravel évoque, là encore, la traversée vers l’autre rive, celle de la mort. Il n’est question que de fantômes dans Miroirs No.3 puisque les morts – qu’on ne pleure pas ou plus – hantent le film, sans pour autant être frontalement évoqués. De plus, les lumières légèrement cramées dans chaque plan, le jeu très en retrait des acteurs, tout confère à une atmosphère étrange, pesante et magique à la fois. La relation entre Laura et Betty est teintée d’une évidence et d’une douceur qui envahissent toute l’œuvre. Quand les deux femmes peignent ensemble peu après leur rencontre, pour recouvrir une clôture de blanc et se reconstruire, la simplicité du moment n’est gâchée que par l’irruption de deux intrus. A sa manière, Betty évoque une sorcière recluse que l’arrivée de Laura fait sortir de sa chrysalide ou plutôt de ses chaudrons. C’est d’ailleurs en cuisinant que Laura permet à Betty de renouer avec Richard et Max. Les fantômes sont partout invisibles mais pourtant tellement palpables.

Les mots viennent déconstruire ce rêve alors que par leurs regards et leurs petits rituels (le petit déjeuner notamment), Laura et Betty avaient créé un monde où nulle parole n’était nécessaire. Elles se regardaient simplement pour se comprendre, sans trop se livrer. Cette atmosphère en forme de puzzle, où tout se construit au fur et à mesure, n’est pas sans rappeler les précédents films du réalisateur notamment Ondine et son héroïne issue de la mythologie évoluant pourtant dans un contexte contemporain et quotidien (celui d’une guide touristique en plein Berlin). L’univers de Christian Petzold n’a pas recours à de grands effets mais l’étrangeté s’inscrit dans le quotidien, par petites touches, comme un meuble qu’on déplacerait millimètres par millimètres au fil des jours et qui soudain aurait traversé la pièce sans bruit. On rentrerait chez soi et ce meuble déplacé chamboulerait tout sans que rien pourtant n’ait vraiment changé en apparence. La force du film tient dans ce quasi huis clos, au cœur de cette maison qu’on répare petit à petit, mais qui semble désaccordée (comme le piano) et prête à exploser (comme le lave-vaisselle) à tout instant.

Miroirs No.3 est avant tout l’histoire de la recomposition d’une famille qui nous est racontée et du retour à la maison d’une jeune femme qui avait depuis trop longtemps quitté sa vie et son corps pour se laisser flotter sans prendre de décision ou sans s’appartenir… Dans ce conte de fées endeuillé, tout est constamment sur le fil, et pourtant les personnages avancent, se regardent et se reconstruisent sans mélodrame, laissant simplement la vie reprendre ses droits.

Miroirs No.3 : Bande annonce

Miroirs No.3 : Fiche technique

Synopsis : Lors d’un week-end à la campagne, Laura, étudiante à Berlin, survit miraculeusement à un accident de voiture. Physiquement épargnée mais profondément secouée, elle est recueillie chez Betty, qui a été témoin de l’accident et s’occupe d’elle avec affection. Peu à peu, le mari et le fils de Betty surmontent leur réticence, et une quiétude quasi familiale s’installe. Mais bientôt, ils ne peuvent plus ignorer leur passé, et Laura doit affronter sa propre vie.

Réalisation: Christian Petzold
Scénario : Christian Petzold
Interprètes : Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt, Enno Trebs
Photographie : Hans Fromm
Montage : Bettina Bohler
Distributeur : Les films du losange
Durée : 1h27
Date de sortie : 27 août 2025
Genre : Drame,

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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