« Albert Kahn » : banquier des peuples et philanthrope du regard

Il arrive parfois qu’un destin discret traverse le vacarme de l’Histoire pour mieux éclairer notre propre présent. C’est à cet exercice subtil que se livre l’album graphique Albert Kahn (Glénat), qui met en scène la vie étonnante de ce banquier alsacien — juif, humaniste, célibataire, sans descendance — dont l’ambition ne fut jamais d’accumuler pour lui-même, mais d’ouvrir des fenêtres sur le monde pour les autres.

On entre dans ces pages comme on franchit les portes de son fameux « Cercle autour du Monde » à Boulogne, ce salon lumineux où se réunissaient boursiers, universitaires et intellectuels de tous horizons. L’auteur Didier Quella-Guyot, fasciné par les Archives de la planète et le silence enveloppant cette figure relativement méconnue, compose un portrait en demi-teinte : celui d’un homme « à la discrétion personnelle n’ayant d’égale que son ouverture au monde », tel qu’il le confie dans l’entretien qui accompagne l’album.

Albert Kahn s’affranchit d’emblée de l’image figée du capitaliste de la Belle Époque. Il nous apparaît comme un esprit en mouvement, animé par une soif insatiable de découvrir et comprendre l’altérité. Pour lui, « apprendre, avoir des diplômes, se cultiver, sont des clés pour comprendre le monde », mais il ne s’en contente pas. Il appelle à la découverte active, à s’informer, à bouger et se bouger : « L’immobilité est un piège pour l’esprit ». C’est ainsi qu’il imagine ses fameuses Bourses autour du Monde, invitant de jeunes agrégés à parcourir le globe pour rencontrer la réalité même des peuples.

Le banquier se double ainsi dans l’album d’un passeur d’idées et de sensibilités. Derrière ces mots simples se cachent une foi presque candide en la fraternité universelle, un idéal républicain qui l’anime et qu’il veut incarner à travers les images et les récits que ses opérateurs, véritables reporters de terrain, rapportent du monde entier. Il s’agit de documenter la marche du monde, à travers ses différents peuples, mais aussi les paysages qui le composent.

L’album restitue très bien ce paradoxe d’un homme riche mais rétif au luxe, fuyant les mondanités mais soucieux de trouver un havre de paix dans ses jardins personnels. On découvre un Albert Kahn porteur d’une ambition colossale : archiver le monde en mutation, pour les générations futures.
Cela lui est d’ailleurs coûteux sur le plan personnel, puisque ça hypothèque ses relations amoureuses. Et c’est dans cette tension entre humilité personnelle et projet titanesque que réside la justesse de regard des auteurs.

Sans verser dans l’hagiographie béate, même s’il considère son sujet avec beaucoup de respect, Albert Kahn nous invite à réfléchir à ce que signifie réellement « voir » : non pas posséder, mais comprendre. À l’heure où les flux d’images saturent nos écrans, le projet d’Albert Kahn – cette quête de fraternité par la connaissance – constitue une leçon salutaire, et ô combien contemporaine.

Albert Kahn, Didier Quella-Guyot et Manu Cassier
Glénat, juin 2025, 96 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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