« Duck and Cover » : uchronie stylisée

Dans Duck and Cover, Scott Snyder et Rafael Albuquerque reforment leur tandem pour un récit complet qui dynamite l’imaginaire des années 50 à coups de monstres extraterrestres et sur fond de guerre froide. À travers cette uchronie radioactive, les deux compères revisitent les angoisses de l’époque avec une verve pulp assumée, offrant au lecteur une odyssée adolescente inclassable.

Tout commence dans une salle de classe typiquement américaine, quelque part en 1955. L’ombre de l’apocalypse plane, un court-métrage de prévention s’efforce d’inculquer aux enfants la marche à suivre en cas d’attaque nucléaire : se baisser, se couvrir, espérer. Et dans cette Amérique un brin paranoïaque, la fiction bascule soudainement en cauchemar : une bombe tombe vraiment, avec des conséquences inattendues. Seuls ceux qui avaient été punis, en colle, donc contraints de rester à l’abri, survivent. Une bande mal appareillée, qui va devoir se serrer les coudes face à un danger encore indéterminé.

À partir de cette entrée en matière, le spectacle va s’enclencher et les genres, s’hybrider. Les adolescents rescapés se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un monde en ruines, où les tripodes extraterrestres côtoient des insectes géants, des calamars mutants et d’autres chimères tout droit sorties d’un cauchemar horrifique. Scott Snyder et Rafael Albuquerque convoquent ainsi une galerie de monstres dignes des pulps les plus fantasques, entre hommage affectueux et dérapage contrôlé.

Le pitch est alléchant et il s’enrichit de bon nombre de thématiques secondaires – du racisme à la quête identitaire. Les planches impeccables de Rafael Albuquerque, tout en angles nerveux et en lumières contrastées, se prêtent parfaitement à l’exercice, et la caractérisation des protagonistes passent aussi par un art de la mise en scène consommé. Failles intimes, métamorphoses héroïques, le lecteur explore quelques beaux moments d’humanité au milieu du chaos. Le récit glisse progressivement vers une radiographie de l’adolescence : l’effondrement du monde adulte, l’émergence d’identités fragiles, la résistance comme rite de passage.

Duck and Cover est un petit bijou graphique. De la tension silencieuse à l’explosion graphique, avec des décors post-apocalyptiques qui suintent la rouille et la poussière atomique, pendant que des monstres arborent des allures mi-inquiétantes mi-grotesques. Scott Snyder semble convoquer La Guerre des mondes, Super 8 et bien d’autres inspirations littéraires ou cinématographiques. Un syncrétisme, y compris dans les collusions entre l’intime et le spectaculaire, qui donne naissance à un objet narratif étrange, parfois maladroit, souvent remarquable.

Duck and Cover apparaît finalement comme un conte adolescent emballé dans une couverture de comics vintage, qui joue à fond la carte du fantastique. Il portraiture aussi, en filigrane, l’Amérique paranoïaque d’antan, qui résonne avec les angoisses actuelles d’un monde en proie à de nouvelles bombes – idéologiques, écologiques ou numériques. Une belle réussite.

Duck and cover, Scott Snyder et Rafael Albuquerque
Delcourt, mai 2025, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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