Cannes 2025 : Woman and Child, à l’épreuve de la retenue

Leïla et ses frères nous avaient laissé en larmes en 2022. Ce portrait de famille, plongé dans les affres de la culture iranienne, était reparti bredouille de la Croisette, malgré le soutien inestimable du public et de la critique. Voir Saeed Roustaee revenir en compétition officielle cette année laissait espérer le meilleur. Pourtant, Woman and Child nous arrive avec une pointe de déception, sans pour autant faire vaciller ce que l’on apprécie dans son cinéma. Là encore, il creuse la veine familiale pour en extraire les fractures sociales nourries par le patriarcat. Une approche toujours aussi fine, mais qui manque ici d’ampleur et de radicalité.

Une œuvre bridée mais lucide

Dès les premières scènes, Woman and Child affiche une certaine retenue, rendant le film moins percutant et moins viscéral que ses prédécesseurs. La condamnation de Roustaee, survenue après les succès de La Loi de Téhéran et de Leïla et ses frères, a sans doute ralenti son élan artistique. Malgré une censure féroce imposée par le régime islamique, que Jafar Panahi a su contourner dans Un simple accident, le cinéaste livre une œuvre au-dessus de la moyenne, dans une sélection cannoise particulièrement relevée. Roustaee, en vétéran, tient son rang et continue d’imposer le respect, même si ce quatrième long-métrage apparaît comme une pièce mineure dans une filmographie encore en maturation.

Le film reprend une structure proche de Leïla et ses frères : une présentation progressive des personnages, des enjeux familiaux, avant qu’un événement ne fasse tout basculer. Les conflits intergénérationnels ne sont plus les moteurs du récit, mais restent un point d’accroche initial. Aliyar (interprété par Sinan Mohebi), adolescent rebelle et indomptable, nous entraîne dans son quotidien fait de paris illégaux et de débordements propres à l’adolescence. Électron libre, il bouleverse autant les dynamiques scolaires que domestiques. La vitalité de ces lieux semble dépendre de son agitation. Mais doit-on le juger comme un enfant ou comme un adulte ? Telle est la question posée en filigrane, notamment après une expulsion temporaire.

Cette mise en place, cependant, traîne en longueur. Trop verbeuse par endroits, elle peine à atteindre le cœur émotionnel du film. Ce dernier s’incarne dans le combat désespéré d’une mère épuisée, qui se jette à corps perdu dans une lutte où elle ne trouvera ni répit ni véritable soutien.

Mahnaz, infirmière veuve, souhaite se remarier. Ce point de départ rappelle Life and a Day, premier long-métrage de Roustaee, où Parinaz Izadyar occupait déjà le rôle principal. Ici encore, elle brille dans un rôle tout en nuances. Mahnaz n’est ni une martyre, ni une femme brisée : elle est une femme debout, qui hurle dans sa tête, comme le décrit si bien le cinéaste.

Des hommes et des femmes

Le film dépeint avec froideur des rapports de pouvoir dans le mariage, notamment à travers le personnage du fiancé, campé par un Payman Maadi glaçant, incarnation d’une masculinité manipulatrice. Roustaee, fidèle à son esthétique, enferme ses personnages dans des cadres oppressants – travellings en intérieur, jeux de barreaux, reflets, frontières physiques – soulignant la solitude grandissante de Mahnaz, progressivement dépossédée de tout : ses biens, ses souvenirs, et jusqu’à son droit à être mère.

Après un basculement dramatique saisissant, le film prend des allures de pamphlet contre le patriarcat. Mahnaz se débat pour obtenir justice, enchaîne les démarches vaines, et affronte une justice structurellement déséquilibrée, qui protège les hommes au détriment des femmes. Mais le propos ne tombe jamais dans le manichéisme. Roustaee pointe également la complicité passive de certaines femmes, intégrées dans ce système patriarcal qu’elles contribuent à maintenir. Cette complaisance, ancrée dans les traditions, fait primer l’image et l’honneur familial sur l’équilibre moral ou le bien-être individuel. Les figures masculines, quant à elles, restent dans la droite lignée de celles des films précédents : lâches, silencieuses, fuyantes.

Le film s’achève sur une scène d’une justesse bouleversante. Par un simple échange de regards, une forme de dialogue intérieur se tisse, intime et puissant. Ce moment de grâce symbolise le chemin accompli par Mahnaz, et ouvre enfin une brèche dans le silence – un espoir ténu, mais réel. Et de ce geste, naît un ultime plan, où l’amour et le pardon se rejoignent dans une même image, donnant ainsi tout son sens au film. C’est sobre, maîtrisé, profondément émouvant. On en redemande.

Ce film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2025.

Woman and Child : fiche technique

Titre original : Zan o Bacheh
Réalisation et Scénario : Saeed ROUSTAEE
Interprètes : Parinaz IZADYAR, Soha NIASTI, Fereshteh SADR ORAFAEE, Sinan MOHEBI, Payman MAADI, Maziar SEYEDI, Hassan POURSHIRAZI, Arshida DOROSTKAR
Photographie : Adib SOBHANI
Montage : Bahram DEHGHANI
Décors : Mohsen NASROLLAHI
Musique : Ramin KOUSHA
Son : Rashid DANESHMAND
Sociétés de production : BOSHRA FILM, IRIS FILM
Société de distribution : Diaphana Distribution
Pays de production : Iran, France
Genre : Drame
Durée : 2h11

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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