« The New World » : Ales Kot et Tradd Moore à l’assaut d’une Amérique télévisée

Il y a des récits qui surgissent du futur, et d’autres qui le devancent. The New World relève des deux. HiComics offre aujourd’hui à cette œuvre visionnaire et dystopique une nouvelle édition française. Le monde qu’inventent Ales Kot, Tradd Moore et Heather Moore, entre reality-show sécuritaire, surveillance cognitive et amours impossibles, s’infiltre au cœur de notre présent le plus alarmant.

L’histoire débute dans un avenir ravagé, post-apocalyptique sans en porter tous les oripeaux : le 15 avril 2037, cinq métropoles américaines disparaissent dans des explosions nucléaires. La guerre civile suit. De ses cendres émerge la Nouvelle-Californie, enclave sécuritaire, technologiquement avancée et hermétiquement refermée sur ses citoyens – non pas pour les protéger, mais bien pour les contenir.

Dans ce théâtre de ruines numérique, Stella Maris est une policière superstar. Plus qu’un agent de l’ordre, elle est une héroïne de téléréalité : ses interventions sont retransmises en direct, et le public vote pour trancher le sort des suspects. Fascisme ludique, gamification de la violence, tyrannie du like. Stella, petite-fille du président Hérode – une figure autoritaire et vénéneuse –, joue le jeu sans jamais vraiment y croire. Elle refuse les exécutions, campe une rebelle au sein du système. En face, Kirby Shakaku Miyazaki, hacker idéaliste, vegan, straight edge et profondément anarchiste, vit avec un père vétéran, porté sur la boisson, mais non dénué d’un amour parfois maladroit.

Leur rencontre ? Une collision. Un coup de foudre dans une soirée décadente, un désir fulgurant dans un monde saturé d’images et de contrôle. Stella et Kirby s’attirent, s’opposent, s’échappent – et l’histoire, dès lors, se lance dans une cavale romantico-politique aux accents de Bonnie & Clyde et de V pour Vendetta. Mais ici, Big Brother s’appelle “Les Gardiens”, l’émission qui transforme chaque arrestation en spectacle, chaque exécution en prime time.

Satire politique et fable colorée

The New World est un pamphlet, certes. Mais un pamphlet halluciné. Ales Kot déploie une critique acérée des dérives sécuritaires, du vedettariat policier, de la marchandisation des émotions. La violence y est mise en scène comme divertissement, la surveillance comme norme. C’est The Truman Show repeint en noir – sauf qu’ici, Truman sait qu’il est observé… et choisit de danser sous l’œil des caméras.

Mais au-delà du discours, Ales Kot insuffle de l’humain. Stella n’est pas qu’un pion en révolte, c’est une jeune femme en tension entre loyauté familiale et soif de liberté, entre déterminisme social et désir intime. Elle vit avec un robot geignard (Val) et un chat nommé Godzilla – preuve que même dans la dystopie, l’humour résiste. Kirby, lui, refuse le cynisme : il rêve encore. Il veut créer une télévision libre grâce à la blockchain, croire à une révolution possible, en éveillant les consciences.

Graphisme sous LSD : Tradd Moore en électron libre

Mais ce qui fait de The New World une œuvre véritablement singulière, c’est son esthétique. Tradd Moore y déploie un style en totale rupture avec le canon réaliste du comic dystopique. Lignes souples, perspectives éclatées, personnages aux membres contorsionnés : tout ici déborde, vibre, se tord. Les planches semblent prises dans un vortex psychédélique, comme si le récit lui-même avait avalé un acide en pleine course-poursuite.

La colorisation amplifie cette sensation d’irréalité : les teintes saturées, les aplats violents, les contrastes extrêmes confèrent à l’ensemble une dimension hallucinatoire. C’est le chaos du monde rendu visible à l’œil nu, une esthétique du trop-plein (parfois), à l’image d’un monde où même les sentiments doivent être diffusés en direct.

Stella, Truman, et l’ère des simulacres

Le cœur du récit pourrait se loger dans un détail glaçant : Stella est équipée d’un implant cérébral, sorte de caméra embarquée. Elle est l’agent, la vedette, mais aussi le produit. Depuis toujours, elle est filmée, analysée, exploitée. Sa vie n’est pas à elle, son corps appartient au réseau. Elle est Truman, on l’a dit, et au double titre : actrice du spectacle, et victime de son architecture. La révolte qu’elle incarne est donc intime autant que politique : elle ne veut pas simplement changer le monde, elle veut cesser d’être un programme. Raison pour laquelle elle va s’émanciper de sa famille et du régime, les deux s’amalgamant volontiers.

À l’heure où la surveillance algorithmique s’invite dans nos poches, où les polices s’arment de caméras embarquées et du pic de popularité de TikTok, The New World trouve un écho saisissant.

C’est un récit sur la liberté, mais surtout sur la capacité d’aimer sans s’annexer, de désirer sans dominer, de trahir un ordre sans perdre sa tendresse. Stella, même en fuite, annonce à Kirby qu’elle est polyamoureuse : une manière de dire que l’amour, dans ce monde-là, n’est pas possession, mais proposition. Et ce, même si les planches suivantes laissent cette question en suspens.

HiComics signe ici une republication bienvenue. Une lecture coup de poing, à ne pas rater.

The New World, Ales Kot et Tradd Moore
HiComics, avril 2025, 176 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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